Les scènes se répètent désormais presque quotidiennement en Afrique du Sud. Dans certains quartiers de Johannesburg, dans le KwaZulu-Natal ou encore autour des hôpitaux publics du Gauteng, des groupes d’hommes se réclamant du mouvement «Dudula » continuent de faire la chasse aux étangers.
Des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux montrent des migrants nigérians, zimbabwéens, congolais, ghanéens ou pakistanais sommés de présenter leurs papiers, de fermer boutique ou de rentrer dans leurs pays. D’autres séquences montrent des militants entrant dans des hôpitaux publics pour exiger le départ des étrangers, accusés de saturer un système de santé déjà exsangue. Certains étrangers ont été giflés ou chicottés publiquement, et au moins deux Éthiopiens ont été abattus dans leur boutique à bout portant.
L’Afrique du Sud, longtemps perçue comme la locomotive économique du continent et une terre d’accueil régionale, est rattrapée par une poussée xénophobe d’une ampleur inquiétante. Le phénomène n’est pas nouveau. Mais il prend aujourd’hui une dimension plus organisée, plus visible et plus politique.
Depuis la fin de l’apartheid, le pays attire des centaines de milliers de migrants venus, entre autres pays, du Zimbabwe, du Mozambique, du Nigeria, de la RDC ou encore du Malawi. Beaucoup fuient l’effondrement économique, les conflits ou l’absence de perspectives dans leurs pays d’origine. Selon les chiffres officiels sud-africains, les étrangers représentent moins de 4 % de la population. Pourtant, dans une société rongée par les inégalités, le chômage massif et l’effondrement des services publics, ils sont devenus des boucs émissaires commodes.
Le chômage dépasse toujours les 30 %, frappant principalement les jeunes noirs des townships. L’électricité est rationnée, les infrastructures sanitaires se dégradent et la criminalité explose. Dans ce contexte, une partie de l’opinion accuse les immigrés de « voler les emplois », de faire pression sur les salaires ou d’être liés au trafic de drogue et à la criminalité. Des accusations souvent relayées sans preuves solides par certains responsables politiques locaux ou figures populistes.
Cette hostilité s’est cristallisée autour de l’Operation Dudula, mouvement né à Soweto en 2021 avant de se transformer progressivement en structure politique. Le mot « dudula », en zoulou, signifie « repousser ». Le groupe affirme lutter contre l’immigration clandestine et la criminalité étrangère. Dans les faits, ses militants organisent des descentes dans les commerces, vérifient les identités dans les rues et bloquent parfois l’accès aux écoles ou aux hôpitaux.
Ces dernières semaines, les tensions se sont encore aggravées. Des vidéos montrant des Ghanéens, des Nigerians et d’autres ressortissants africains harcelés dans le KwaZulu-Natal ont provoqué des protestations diplomatiques de plusieurs pays africains. Le Nigeria, le Ghana, le Zimbabwe ou encore le Kenya ont appelé leurs ressortissants à la vigilance.
La question des hôpitaux illustre particulièrement cette radicalisation. Des militants de l’Operation Dudula ont été filmés filtrant les entrées de cliniques publiques, exigeant des pièces d’identité et refoulant des étrangers, y compris des femmes enceintes et des malades chroniques. Médecins sans frontières a dénoncé des pratiques mettant directement des vies en danger.
Face à ces dérives, la justice sud-africaine a fini par réagir. En novembre 2025, la Haute Cour de Johannesburg a jugé illégales les actions de l’Operation Dudula visant à empêcher les étrangers d’accéder aux soins ou à l’éducation. Les juges ont rappelé que seuls les services de police ou de l’immigration étaient habilités à contrôler l’identité des personnes.
Mais l’attitude du gouvernement sud-africain demeure ambiguë. Officiellement, Pretoria condamne les violences xénophobes et promet des poursuites contre les auteurs d’agressions. Le ministre des affaires étrangères, Ronald Lamola, a récemment dénoncé des actes contraires aux valeurs constitutionnelles du pays.
Dans le même temps, plusieurs responsables politiques reconnaissent publiquement que «l’immigration illégale » alimente la colère populaire. Cette rhétorique entretient un dangereux équilibre : condamner les violences sans s’attaquer frontalement au discours qui les nourrit. Beaucoup d’associations accusent ainsi les autorités d’avoir laissé prospérer l’Operation Dudula pendant des années, voire d’avoir parfois fermé les yeux sur certaines intimidations.
L’Afrique du Sud porte aussi les cicatrices d’une histoire particulière. Le pays qui fut longtemps isolé sous l’apartheid peine encore à construire une identité nationale apaisée. La frustration sociale, l’échec de l’ANC à réduire les inégalités et la crise économique ont ouvert un espace politique aux discours nationalistes. Comme en Europe ou aux États-Unis, l’étranger devient le responsable idéal de problèmes profondément structurels.
Reste une ironie tragique : durant la lutte anti-apartheid, nombre de pays africains — du Nigeria à la Zambie — avaient accueilli, financé ou soutenu les militants sud-africains en exil. Aujourd’hui, ce sont parfois leurs ressortissants qui se retrouvent traqués dans les rues sud-africaines.
MOUFTAOU BADAROU