Avant même d’être investi officiellement le 24 mai à Porto-Novo, le nouveau président Romuald Wadagni se retrouve au cœur d’une intense séquence de tractations politiques. Dans les couloirs feutrés du pouvoir comme dans les états-majors politiques, une question domine désormais toutes les autres : à quoi ressemblera le premier gouvernement du nouveau chef de l’État ?
Au-delà des symboles de la transition, la composition du gouvernement Wadagni 1 donnera immédiatement des indications sur la nature réelle de son pouvoir, son degré d’autonomie et sa capacité à construire sa propre architecture politique.
Le poste le plus stratégique reste sans doute celui de secrétaire général de la présidence. Dans le système béninois contemporain, ce poste dépasse largement les fonctions administratives classiques. Il constitue souvent le véritable centre nerveux du pouvoir exécutif : coordination des ministères, accès au chef de l’État, suivi des dossiers sensibles, arbitrages politiques et sécuritaires.
Dans ce contexte, plusieurs regards se tournent vers Hermann Takou, directeur de cabinet de Romuald Wadagni, ayant renoncé à son mandat de député. Il est considéré depuis plusieurs années comme l’un des hommes de confiance les plus discrets mais les plus influents de Wadagni. Sa proximité avec le nouveau président, sa maîtrise des rouages administratifs et sa réputation de fidélité pourraient jouer en sa faveur. Mais précisément parce que le poste est hautement stratégique, d’autres sensibilités du pouvoir chercheront également à peser dans le choix final.
Les ministères régaliens feront eux aussi l’objet d’âpres négociations. Aux Finances, le successeur de Wadagni sera scruté avec attention par les marchés, les bailleurs internationaux et les milieux économiques. Le nouveau président pourrait être tenté d’y placer un technocrate rassurant, capable de préserver la stabilité macroéconomique bâtie sous l’ère Patrice Talon.
À l’Intérieur et à la Défense, les enjeux sont encore plus sensibles. Le contexte sécuritaire régional, marqué par les tensions sahéliennes et les risques d’infiltration djihadiste vers le golfe de Guinée, impose des profils solides, expérimentés et politiquement fiables. Wadagni devra trouver un équilibre subtil entre continuité sécuritaire et affirmation de son propre leadership.
Des noms de ministrables circulent ainsi avec instance dans l’entourage du nouveau chef de l’État. Ceux d’Olushegun Adjadi Bakari, ministre sortant des Affaires étrangères, de Guy Mitokpê, ancien communicateur en chef du parti Les Démocrates, et d’Oscar Lokossou, actuel directeur général de la Caisse Autonome de Gestion de la Dette (anciennement Caisse Autonome d’Amortissement).
Mais la véritable équation pourrait être ailleurs : celle des équilibres régionaux et politiques. Comme dans de nombreux pays africains, la composition d’un gouvernement au Bénin ne relève pas uniquement de la compétence technique. Les appartenances régionales, les sensibilités politiques, les réseaux économiques et les fidélités personnelles jouent un rôle majeur.
Le nouveau président cherchera probablement à éviter l’image d’un pouvoir trop concentré autour d’un cercle restreint de technocrates ou d’une région particulière. Le Nord, le Sud, les grandes villes, les différentes familles politiques de la mouvance présidentielle : chacun attend sa place dans le nouvel édifice institutionnel.
Dans cette logique, le nom de Lionel Talon circule avec insistance. Son entrée éventuelle au gouvernement constituerait un signal politique fort, tant en raison de son nom que des interprétations qu’une telle nomination susciterait dans l’opinion. Certains y verraient la confirmation d’une continuité assumée avec le système Talon ; d’autres parleraient au contraire d’une stratégie visant à sécuriser les équilibres internes du pouvoir. Pour l’heure, rien n’indique cependant que cette hypothèse soit définitivement actée.
Mais, il paraît difficile d’imaginer un gouvernement Wadagni totalement détaché de l’influence du président sortant Patrice Talon. Après dix années de pouvoir, Talon a construit un appareil politique, administratif et économique dense, structuré autour de personnalités loyales occupant des positions-clés dans l’État.
Même si Wadagni entend imprimer progressivement sa propre marque, il devra composer avec cet héritage. Plusieurs ministres ou hauts responsables identifiés comme des « fidèles de Talon »pourraient ainsi être reconduits ou repositionnés afin de garantir la stabilité du système et rassurer les réseaux de pouvoir existants.
Mais le nouveau président pourrait également chercher à surprendre. Depuis plusieurs semaines, des rumeurs persistantes évoquent la possibilité de voir émerger dans le futur gouvernement des profils issus de la diaspora béninoise. Financiers internationaux, experts du numérique, cadres de multinationales ou universitaires installés en Europe ou en Amérique du Nord pourraient faire leur entrée dans l’appareil d’État.
Une telle ouverture permettrait à Wadagni de projeter une image de modernité, de compétence internationale et de renouvellement générationnel. Elle constituerait aussi une manière d’élargir sa base politique au-delà des réseaux classiques du pouvoir béninois.
Au fond, la composition du gouvernement Wadagni 1 dépassera largement la simple distribution de portefeuilles ministériels. Elle révélera les rapports de force réels au sommet de l’État, la capacité du nouveau président à s’émanciper progressivement de son mentor politique et la direction qu’il souhaite donner au Bénin pour les sept prochaines années.
MOUFTAOU BADAROU