L’enlèvement, suivi d’une inculpation, du journaliste Arnold Mukose agit comme un révélateur brutal du climat de plus en plus délétère dans lequel évoluent les médias ougandais. Le 29 mars, à Kampala, cet éditorialiste du média en ligne DigiTalk est embarqué par des hommes en civil à la sortie d’une émission radio, quelques minutes après avoir critiqué une loi encadrant l’usage d’Internet. Pendant plusieurs heures, aucune trace officielle de sa détention. Puis il réapparaît, finalement, devant un tribunal.
L’affaire, en elle-même, n’est pas inédite dans ce pays d’Afrique de l’Est. Mais sa brutalité et sa visibilité ont provoqué une onde de choc dans la profession. Car elle cumule plusieurs marqueurs inquiétants : une arrestation extra-judiciaire, une détention opaque, puis une judiciarisation rapide fondée sur des accusations liées à l’expression publique. Selon la Fédération internationale des journalistes, cette séquence s’apparente à une tentative d’intimidation visant à dissuader toute critique du pouvoir.
Au cœur du dossier, la « Computer Misuse Act », régulièrement dénoncée par les défenseurs des libertés comme un instrument de contrôle de la parole publique. Arnold Mukose faisait partie des voix les plus critiques contre ce texte, récemment invalidé par la justice mais toujours politiquement sensible. Son arrestation, intervenue dans la foulée d’une intervention médiatique, renforce le sentiment d’un lien direct entre expression critique et répression.
Dans les rédactions, l’effet est immédiat. Plusieurs journalistes reconnaissent désormais pratiquer une forme d’autocensure, évitant certains sujets ou modérant le ton des débats. Ce «refroidissement » du débat public constitue sans doute l’objectif implicite de telles opérations: sans interdire formellement, il s’agit de rendre le coût de la parole critique suffisamment élevé pour en limiter l’exercice.
Le cas Mukose s’inscrit aussi dans une tendance plus large observée dans plusieurs pays africains, où les questions de cybersécurité et de lutte contre la désinformation servent de cadre à un durcissement des législations. Derrière ces dispositifs, souvent flous, les autorités disposent d’une marge d’interprétation importante, permettant de cibler journalistes, opposants ou activistes.
En Ouganda, où le président Yoweri Museveni est au pouvoir depuis 1986, le contrôle de l’espace médiatique n’est pas nouveau. Mais il semble aujourd’hui s’opérer de manière plus diffuse, mêlant instruments juridiques, pressions sécuritaires et stratégies d’intimidation ciblée. L’enlèvement temporaire de journalistes, pratique autrefois marginale, tend à s’installer comme un outil parmi d’autres.
Reste que la médiatisation de l’affaire Mukose pourrait produire un effet inverse à celui recherché. En suscitant l’indignation internationale et en mobilisant les organisations de défense de la presse, elle met en lumière les contradictions d’un système qui, tout en affichant un cadre légal, recourt à des méthodes extrajudiciaires.
Pour les journalistes ougandais, l’équation devient de plus en plus complexe : continuer à informer au risque de poursuites, ou se taire pour préserver leur sécurité. Dans ce dilemme, c’est la qualité même du débat démocratique qui se joue — et, au-delà, la capacité des sociétés à se confronter à leurs propres tensions.
MARIUS DE DRAVO