Soixante-cinq ans après l’assassinat de Patrice Lumumba, la décision de la justice belge, rendue publique le 17 mars 2026, de renvoyer en procès l’ancien diplomate Étienne Davignon constitue un tournant à la fois judiciaire, politique et mémoriel. L’audience de fixation, préalable à l’ouverture du procès, doit désormais intervenir dans les prochains mois, le calendrier précis restant à déterminer par la juridiction compétente. Au-delà de la personne visée, c’est toute la relation de la Belgique à son passé colonial qui se trouve de nouveau indexée.
L’affaire Lumumba n’est pas seulement celle d’un crime ancien : elle est devenue, au fil des décennies, un symbole mondial des violences de la décolonisation et des ingérences étrangères dans les trajectoires politiques africaines. Premier chef de gouvernement du Congo indépendant en 1960, Lumumba incarnait une rupture avec l’ordre colonial et une volonté d’émancipation politique et économique. Son élimination brutale, le 17 janvier 1961, s’inscrit dans un moment de recomposition géopolitique marqué par la guerre froide, où les puissances occidentales redoutaient l’émergence de dirigeants jugés trop proches de Moscou.
Dans ce contexte, la participation alléguée d’Étienne Davignon ne relève pas d’une implication directe dans l’exécution matérielle de l’assassinat, mais d’un rôle supposé au sein de l’appareil politico-administratif belge ayant contribué à la mise en œuvre des décisions ayant conduit à la mort de Lumumba. L’accusation repose notamment sur l’idée d’une participation consciente à un processus ayant facilité l’arrestation, le transfert et la remise de Lumumba à ses ennemis politiques au Katanga, dans des conditions qui rendaient son exécution hautement probable. Autrement dit, la justice ne lui reproche pas d’avoir tué, mais d’avoir pris part à une chaîne de décisions ayant rendu possible l’assassinat.
Pendant longtemps, la responsabilité de la Belgique dans cet assassinat est restée cantonnée à une reconnaissance diffuse, culminant avec la conclusion, en 2001, d’une « responsabilité morale » de l’État belge. Cette formulation, prudente sur le plan juridique, traduisait déjà un compromis : admettre un rôle sans ouvrir la voie à des poursuites pénales. Le renvoi en procès d’Étienne Davignon marque précisément la rupture avec cette ligne. Il ne s’agit plus seulement d’histoire ou de mémoire, mais de droit.
La qualification de « participation à des crimes de guerre » est, à cet égard, lourde de sens. Elle implique que les faits reprochés ne relèvent pas uniquement d’un contexte politique troublé, mais d’infractions graves au regard du droit international. Le cœur de l’accusation ne porte pas sur l’exécution elle-même, mais sur les décisions et les mécanismes qui ont rendu celle-ci possible : transfert de prisonnier, conditions de détention, absence de garanties judiciaires. En d’autres termes, la justice s’intéresse à la chaîne de responsabilité, et non plus seulement à l’acte final.
Sur le plan juridictionnel, l’ancien diplomate sera jugé par la cour d’assises de Bruxelles, seule compétente en Belgique pour connaître des crimes les plus graves, dont les crimes de guerre. Le procès devrait donc se tenir à Bruxelles, devant un jury populaire, selon la procédure criminelle belge. Ce choix n’est pas neutre : il confère au procès une dimension à la fois judiciaire et citoyenne, offrant ainsi à l’opinion publique belge l’opportunité de se prononcer.
Ce glissement est fondamental. Il reflète une évolution plus large du droit international, qui tend à appréhender les crimes non seulement à travers leurs auteurs directs, mais aussi via ceux qui en ont facilité la commission. Dans ce cadre, la question posée est moins celle de l’intention homicide que celle de la connaissance et de la contribution à un système ayant conduit à la mort d’un opposant politique.
L’ouverture d’un tel procès soulève néanmoins plusieurs difficultés. La première est d’ordre temporel. Juger des faits vieux de plus de six décennies implique de composer avec la disparition de nombreux protagonistes, l’érosion des preuves et la transformation des contextes politiques. La seconde est d’ordre politique : un tel procès ne peut être totalement dissocié de ses implications diplomatiques, notamment dans les relations entre la Belgique et la République démocratique du Congo.
Mais ces obstacles sont précisément ce qui confère à cette procédure sa portée symbolique. En acceptant d’examiner des responsabilités individuelles, malgré un retard aussi considérable, la justice belge envoie un signal : certains crimes, en particulier ceux liés à des violations graves des droits fondamentaux, ne sauraient être purement et simplement frappés de prescription. Cette logique s’inscrit dans une dynamique internationale plus large, où la lutte contre l’impunité tend à s’imposer comme un principe structurant.
Reste la question essentielle : que peut produire un tel procès ? Sur le plan pénal, il pourrait aboutir à une condamnation, mais aussi à un acquittement, faute de preuves suffisantes. Sur le plan historique, en revanche, il contribuera inévitablement à enrichir la compréhension des événements, en exposant publiquement des documents, des témoignages et des responsabilités. Sur le plan politique enfin, il pourrait relancer le débat sur les réparations, matérielles ou symboliques, liées au passé colonial.
Ainsi, le renvoi en procès d’Étienne Davignon dépasse largement le cas individuel. Il s’inscrit dans une reconfiguration du rapport entre justice et histoire, où les États ne peuvent plus se contenter de reconnaissances abstraites. La figure de Lumumba, longtemps reléguée à la mémoire des luttes africaines, réapparaît ici comme un point de cristallisation des tensions contemporaines autour de la responsabilité, de la souveraineté et de la vérité.
Ce procès, s’il a lieu, ne refermera sans doute pas le dossier. Mais il pourrait en modifier durablement les termes, en transformant une mémoire disputée en objet de droit.
MOUFTAOU BADAROU