Grammy Awards : Fela couronné à titre posthume

Près de trois décennies après sa disparition, Fela Anikulapo Kuti continue de marquer l’histoire de la musique mondiale. Le fondateur de l’afrobeat vient d’être désigné lauréat du Recording Academy Lifetime Achievement Award 2026, une distinction prestigieuse décernée par les Grammy Awards. Cette reconnaissance posthume fait de Fela le premier artiste africain à recevoir ce prix, consacrant à la fois l’homme, l’œuvre et le mouvement musical qu’il a porté avec une radicalité sans équivalent.

Au-delà de l’hommage individuel, cette récompense symbolise une reconnaissance institutionnelle longtemps attendue. Fela Kuti n’était pas seulement un musicien de génie : il fut un agitateur politique, un intellectuel autodidacte et un militant panafricaniste dont la musique servait de tribune. En fusionnant jazz, funk, musiques traditionnelles yoruba et rythmes africains, il a créé un langage sonore inédit, résolument africain, mais ouvert sur le monde.

Pendant longtemps, cette dimension politique a contribué à marginaliser Fela dans les circuits officiels de reconnaissance internationale. Trop radical, trop subversif, trop africain aussi, pour une industrie musicale occidentale peu disposée à célébrer une œuvre frontalement critique du colonialisme, de l’impérialisme et des élites africaines corrompues. Le fait que cette consécration intervienne aujourd’hui, près de trente ans après sa mort, interroge autant qu’elle honore.

Car cette distinction arrive dans un contexte particulier : celui de l’explosion mondiale des musiques africaines et afro-descendantes. Afrobeat, afrobeats, amapiano ou encore hip-hop africain occupent désormais une place centrale dans les classements internationaux. De Burna Boy à Wizkid, d’Angélique Kidjo à Tems, une nouvelle génération d’artistes revendique ouvertement l’héritage de Fela, tant sur le plan musical que symbolique.

En ce sens, le Lifetime Achievement Award attribué à Fela Kuti apparaît comme une reconnaissance indirecte du rôle fondateur de l’afrobeat dans l’écosystème musical global. Sans Fela, il n’y aurait sans doute pas eu cette légitimation progressive des sonorités africaines comme forces créatives majeures, capables d’influencer durablement la pop mondiale.

Mais cette consécration tardive soulève aussi une question essentielle : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que l’industrie musicale internationale reconnaisse pleinement l’apport d’un artiste aussi central ? La réponse tient sans doute à la difficulté persistante de l’Occident à reconnaître l’Afrique comme un espace de création autonome, et non comme une simple source d’inspiration folklorique.

Fela Kuti, de son vivant, rejetait toute quête de validation occidentale. Il se définissait avant tout comme un Africain libre, utilisant la musique comme une arme politique. Ironie de l’histoire: c’est précisément cette radicalité, longtemps perçue comme un obstacle, qui fait aujourd’hui la force de son héritage. À l’heure où les artistes engagés sont de nouveau valorisés, Fela apparaît comme un précurseur visionnaire.

En consacrant Fela Anikulapo Kuti en 2026, les Grammy Awards ne réécrivent pas seulement une page de l’histoire musicale ; ils reconnaissent implicitement un retard, voire une injustice symbolique. Mais cette reconnaissance, même tardive, confirme une vérité dont ses admirateurs n’ont jamais douté : Fela n’était pas en marge de l’histoire de la musique mondiale, il en était l’un des centres.

Ainsi, plus qu’un hommage posthume, ce prix consacre l’afrobeat comme un patrimoine musical universel et rappelle que certaines œuvres, parce qu’elles dérangent, mettent parfois plus de temps à être pleinement reconnues. Fela Kuti, lui, avait déjà gagné cette bataille de son vivant : celle de l’influence durable.

BACHIROU NALLA

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