Longtemps présentée comme l’un des moteurs économiques du continent africain, l’Éthiopie continue d’afficher des performances macroéconomiques impressionnantes. Selon les projections, sa croissance devrait atteindre 6,3 % en 2026, confirmant une trajectoire soutenue malgré les chocs politiques, sécuritaires et climatiques des dernières années. Pourtant, derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité plus sombre : la pauvreté progresse, et une large partie de la population peine à ressentir les effets de cette croissance. Un paradoxe qui interroge en profondeur le modèle de développement éthiopien.
Avec plus de 120 millions d’habitants, l’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique. Depuis deux décennies, elle mise sur un État stratège, un investissement massif dans les infrastructures et une industrialisation orientée vers l’exportation. Barrages hydroélectriques, zones industrielles, routes, chemins de fer : les chantiers se sont multipliés, faisant du pays un symbole de « l’Afrique qui gagne ». Addis-Abeba est souvent citée comme un exemple de croissance rapide dans un environnement régional instable.
Mais cette croissance reste largement inégalitaire. Elle est portée par des secteurs capitalistiques — énergie, BTP, grands projets industriels — qui créent relativement peu d’emplois durables. Or, plus de 65 % de la population vit encore de l’agriculture de subsistance, un secteur vulnérable aux sécheresses, à l’inflation et aux conflits fonciers. La hausse des prix des denrées alimentaires, aggravée par les perturbations climatiques et la guerre dans certaines régions, a mécaniquement fait basculer des millions de ménages dans la précarité.
Autre facteur clé : le poids des conflits internes. La guerre au Tigré, puis les violences dans les régions d’Amhara et d’Oromia, ont profondément fragilisé le tissu économique et social. Déplacements de populations, destruction d’infrastructures locales, interruption des activités agricoles et commerciales : autant d’éléments qui annulent, sur le terrain, les bénéfices de la croissance nationale. Selon plusieurs organismes internationaux, l’insécurité reste aujourd’hui l’un des principaux freins à la réduction durable de la pauvreté en Éthiopie.
Le paradoxe éthiopien tient aussi à la fragilité des finances publiques et du modèle d’endettement. Pour soutenir son développement, l’État a longtemps recouru à des emprunts massifs, notamment auprès de partenaires étrangers. Résultat : une dette élevée, une pression accrue sur la monnaie nationale et une inflation persistante qui érode le pouvoir d’achat. Là encore, ce sont les populations les plus modestes qui en paient le prix.
Enfin, la question de la gouvernance reste centrale. La croissance économique ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des conditions de vie sans politiques sociales robustes, ciblées et efficaces. Accès à la santé, à l’éducation, à l’eau potable, protection sociale : ces leviers demeurent insuffisamment financés ou inégalement répartis, en particulier dans les zones rurales.
L’Éthiopie illustre ainsi une réalité de plus en plus visible en Afrique : la croissance ne suffit plus. Sans redistribution, sans paix durable et sans inclusion sociale, elle peut coexister — voire s’accompagner — d’un appauvrissement relatif des populations. Le défi pour Addis-Abeba n’est donc plus seulement de croître, mais de transformer cette croissance en progrès social tangible. À défaut, le « miracle éthiopien » risque de demeurer un slogan macroéconomique déconnecté du quotidien de millions de citoyens.
MARIUS DE DRAVO