La CEMAC, une intégration en panne?

La libre circulation des personnes et des biens figure parmi les principes fondateurs de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Inscrite dans les textes depuis plus de deux décennies, elle est présentée comme l’un des piliers de l’intégration régionale. Pourtant, pour de nombreux citoyens, cette promesse reste largement théorique. L’expérience vécue par les voyageurs gabonais se rendant au Congo par voie terrestre, notamment sur l’axe Doussala–Ngongo, illustre avec acuité le décalage entre les ambitions communautaires et la réalité quotidienne aux frontières.

Sur le papier, la CEMAC ambitionne de bâtir un espace fluide, solidaire et intégré, où la circulation intra-communautaire ne serait plus un obstacle. Dans les faits, le passage d’une frontière demeure une épreuve faite d’incertitudes, de contrôles répétés et d’exigences administratives fluctuantes. Loin d’incarner l’esprit communautaire, les postes frontaliers apparaissent comme des zones où la suspicion prévaut et où les règles varient selon les agents et les circonstances.

Pour les Gabonais voyageant vers le Congo-Brazzaville par la route, le déplacement se transforme souvent en parcours semé d’embûches. Le respect du droit communautaire semble dépendre moins des textes en vigueur que de leur interprétation locale. La norme écrite cède alors la place à des pratiques empiriques, parfois arbitraires, qui fragilisent la sécurité juridique des usagers.

Les témoignages concordent : contrôles multiples, demandes répétées de documents, paiements exigés à différents points de passage. Le passeport CEMAC, censé symboliser la liberté de circulation au sein de la sous-région, perd ainsi une grande partie de sa portée pratique. Il devient un document parmi d’autres, insuffisant pour garantir un passage fluide. La frontière se mue en espace de négociation informelle, où le droit communautaire s’efface devant des routines administratives bien ancrées.

Ainsi, les voyageurs gabonais doivent, avant même leur départ, obtenir auprès de l’ambassade du Congo à Libreville une autorisation d’entrée pour leur véhicule, moyennant le paiement de 10 000 francs CFA. Or cette formalité, déjà contraignante, ne met pas fin aux exigences ultérieures : le même paiement est parfois réclamé à chaque poste de contrôle, accompagné de demandes supplémentaires telles qu’un laissez-passer, alors même que le passeport CEMAC est censé en tenir lieu. À cela s’ajoutent des contrôles pour le moins surprenants, comme la vérification des carnets de vaccination par des services de police, en dehors de toute compétence sanitaire officielle.

Ces pratiques ne relèvent pas seulement de dysfonctionnements administratifs isolés. Elles traduisent une faiblesse plus profonde : l’insuffisance de volonté politique à rendre effective la libre circulation. Lors des sommets communautaires, les chefs d’État réaffirment régulièrement leur attachement à l’intégration régionale. Mais sur le terrain, les administrations continuent de fonctionner selon des logiques nationales, voire locales, souvent en contradiction avec les engagements souscrits.

Le paradoxe de la CEMAC est dès lors frappant. L’intégration monétaire y est relativement avancée, avec une monnaie commune et des institutions partagées, tandis que l’intégration humaine demeure fragile. Là où les capitaux circulent sans entrave majeure, les personnes restent freinées. Ce déséquilibre nourrit un sentiment d’injustice et d’incompréhension parmi les citoyens, qui finissent par percevoir la CEMAC comme une construction technocratique éloignée de leurs réalités quotidiennes.

Comparée à d’autres ensembles régionaux africains, notamment la CEDEAO, où la mobilité transfrontalière tend progressivement à s’imposer comme une pratique sociale ordinaire, l’Afrique centrale semble prisonnière d’une culture persistante de méfiance interétatique, héritée de réflexes souverainistes difficilement dépassés.

À force de contradictions entre discours officiels et pratiques frontalières, la CEMAC s’expose à un discrédit croissant auprès de ses propres populations. La libre circulation ne saurait demeurer un simple slogan diplomatique : elle constitue l’un des principaux tests de crédibilité du projet communautaire. Tant que les frontières terrestres resteront des zones d’exception au droit communautaire, l’intégration régionale continuera d’être perçue non comme une réalité tangible, mais comme une promesse sans cesse différée.

AMOURH CÉSARD OC

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