Champion des mots, maître du suspense politique et plume engagée, Mouftaou Badarou a bâti une œuvre où se mêlent espionnage, géopolitique et critique sociale. Dans cet entretien, il revient sur quarante ans d’écriture, ses influences, ses distinctions et sa vision d’une littérature africaine audacieuse et décomplexée.
Propos recueillis par Chartrin Ondamba
Pouvez-vous vous présenter ? Qui est Mouftaou Badarou ? Votre parcours ?
Je suis avant tout un passionné des mots. Depuis l’enfance, les livres ont toujours été mes refuges et mes armes. Je suis un écrivain béninois, auteur d’une douzaine d’ouvrages allant du roman d’espionnage à la poésie, en passant par la nouvelle. Mon univers est surtout celui du suspense politique, de la géopolitique et des coulisses du pouvoir.
J’ai été champion du Bénin de Scrabble et champion des Jeux de Lettres à la Télévision nationale béninoise. Cette passion du mot juste m’a conduit naturellement vers l’écriture.
Mon parcours est aussi marqué par plusieurs distinctions, dont le Prix conjoint de l’Organisation internationale de la Francophonie et du Programme culturel de l’Union Européenne en Afrique centrale, puis le Prix de la Ville de Rosny-sous-Bois en 2004, ici en France, où je vis désormais.
Quand êtes-vous arrivé dans l’écriture ?
J’ai commencé très tôt à m’intéresser à l’écriture, c’est-à-dire en 1985. Il y a de cela 40 ans, donc.
Je crois que je n’ai jamais vraiment “décidé” d’écrire — c’est l’écriture qui m’a trouvé. Tout a commencé par des textes courts, des poèmes, des articles d’opinion dans des journaux locaux. Puis, un jour, j’ai voulu aller plus loin, créer des univers, faire parler des personnages qui disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. J’ai ainsi commencé par écrire des nouvelles, puis des poèmes. Depuis 2014, j’ai plongé dans la fiction d’espionnage, un genre encore peu exploré en Afrique, mais qui me permet de raconter nos réalités et celles du monde sous un angle haletant.
Pourquoi la fiction d’espionnage, un genre assez rare dans la littérature africaine ?
Justement parce qu’elle est rare, elle m’a attiré. En Afrique, la littérature est souvent militante, sociale ou autobiographique. Ce sont des genres essentiels, mais j’ai voulu ouvrir une autre porte : celle du roman de fiction géopolitique, où le réel et l’imaginaire se croisent pour mieux révéler la vérité.
La fiction d’espionnage me permet de dire ce qui ne peut pas toujours s’écrire frontalement. Elle donne la liberté de dénoncer les dérives politiques, les complots d’État, les ingérences étrangères, tout en gardant la force du récit et du suspense.
Je crois profondément que la fiction est une arme douce mais redoutable : elle touche l’esprit sans heurter directement, elle fait réfléchir sans prêcher.
Votre dernier ouvrage est intitulé “La Vengeance de Poutine”. De quoi s’agit-il ? Expliquez-nous.
« La Vengeance de Poutine » est un thriller géopolitique inspiré des bouleversements que connaît notre monde depuis la guerre en Ukraine. J’y explore les zones d’ombre, les jeux d’influence et manipulations de l’opinion.
L’histoire met en scène des agents, des diplomates, des hackers et des dirigeants pris dans une spirale de représailles où personne n’est totalement innocent. Il ne s’agit pas que de la vengeance personnelle de Vladimir Poutine, mais aussi de la revanche d’un système, d’une idéologie, d’une manière de penser le pouvoir mondial.
Ce roman est aussi une réflexion sur les fractures Est-Ouest, sur les ambitions contrariées des dirigeants mondiaux.
Comme dans mes précédents ouvrages, j’ai voulu mêler suspense, documentation et lucidité politique, tout en gardant le rythme du roman d’action.
Quel est votre lecture africaine de la crise entre la Russie et l’Ukraine ?
Justement, je pense que la guerre en Ukraine dépasse largement le simple affrontement entre deux pays : c’est une bataille d’influence entre l’Occident et les puissances émergentes, un choc de modèles politiques et de visions du monde.
Si je vous dis “Une taupe à l’Élysée”, racontez-nous tout de ce livre.
« Une taupe à l’Élysée » est sans doute l’un de mes romans les plus emblématiques, parce qu’il plonge le lecteur au cœur des arcanes du pouvoir français, entre manipulations politiques, services secrets et rivalités internationales.
Tout part d’une idée simple : et si, au sommet de l’État français, un agent double travaillait pour une puissance étrangère ? Cette question m’a servi de point de départ pour bâtir une intrigue tendue, où la fiction rejoint souvent la réalité.
J’ai mis tout ce que j’aime dans ce roman d’espionnage : le suspense, la psychologie, la tension constante entre vérité et mensonges.
« Panique à Cotonou” ?
« Panique à Cotonou » est un roman où je me suis amusé à mêler fiction politique et réalité béninoise. Tout part d’une réunion de l’état major du groupe Boko Haram à Maiduguri pour se venger contre les intérêts français à Cotonou.
J’ai ainsi décrit un Cotonou bouillonnant, nerveux, déchiré entre les tentatives de déstabilisation des terroristes et la riposte française.
A travers ce livre, j’ai voulu montrer que même un petit pays peut devenir le théâtre d’enjeux géopolitiques mondiaux.
« Coup d’État au Gabon” ?
« Coup d’État au Gabon » est un roman où je mêle fiction, réalité et anticipation politique. L’histoire s’ouvre sur une opération militaire éclair qui bouleverse le pays, mais très vite, on découvre que derrière le chaos apparent se cache une lutte d’influences pour la préservation des intérêts français à travers la DGSE.
Ce livre est né d’une question que beaucoup d’Africains se posent : qui tire réellement les ficelles quand un régime tombe sur le continent ?
À travers mes personnages — espions, acteurs politiques, membres de la société civile, ministres,— j’ai voulu montrer les mécanismes invisibles du pouvoir, ces jeux d’alliances et de trahisons qui décident souvent du sort d’une nation bien avant que les armes ne parlent.
L’action se déroule au Gabon, mais elle pourrait se passer ailleurs : au Mali, au Tchad, en Centrafrique… car les mêmes logiques s’y rejouent.
« Coup d’État au Gabon » est donc un thriller, mais aussi une réflexion sur la fragilité de nos démocraties africaines, sur les ambitions extérieures et sur les espoirs déçus de nos peuples.
Pourquoi vous surnomme-t-on Le maître africain du roman d’espionnage ?
Le surnom de « maître africain du roman d’espionnage » me vient de ma capacité à inscrire ce genre, souvent méconnu en Afrique, au cœur des réalités politiques africaines et internationales. J’ai su créer des intrigues complexes mêlant suspense, enjeux diplomatiques et stratégiques, tout en donnant une voix africaine à ce genre littéraire. Cela répond à une double volonté : élargir le champ du roman africain et capturer l’attention d’un lectorat avide de récits mêlant action et réflexion. Ce positionnement unique m’a permis de bâtir une œuvre reconnue et innovante, marquée par un style fluide et une narration dynamique. Je considère que l’espionnage ouvre une fenêtre sur les forces invisibles qui gouvernent le continent et le monde, et je m’efforce de les rendre palpables dans mes romans.
En 1992, vous êtes devenu champion du Bénin de Scrabble et champion des Jeux de Lettres à la télévision nationale. Que retenez-vous de cette expérience ?
Ces titres, remportés en 1992, représentent pour moi des étapes clés dans mon parcours littéraire et personnel. Le Scrabble, au-delà du simple jeu, a affiné mon sens des mots, de la stratégie et de la créativité verbale. Les Jeux de Lettres à la télévision ont accru ma visibilité et valorisé la passion que je nourris pour la langue française. Ces compétitions ont renforcé ma discipline intellectuelle, enrichi mon vocabulaire et forgé un amour profond pour l’écriture. Elles ont aussi confirmé que les mots sont des armes puissantes, sources de plaisir et de pouvoir, influençant mon approche romanesque par la précision et l’esthétique du langage.
Vous avez été lauréat en 1996 du Prix conjoint de l’Organisation internationale de la Francophonie et du Programme culturel de l’Union européenne en Afrique centrale. Quel fut votre ressenti à cette consécration ?
Recevoir ce prix en 1996 a été un moment d’intense émotion et une reconnaissance majeure de mon travail. Ce fut une validation de mes choix esthétiques et thématiques, souvent engagés. Ce prix, décerné par des institutions prestigieuses, a symbolisé la reconnaissance de la littérature africaine dans son entièreté, au-delà des frontières nationales. Il a renforcé ma confiance et ma détermination à continuer d’écrire des récits qui interrogent les réalités politiques, sociales et culturelles du continent. Cette consécration m’a aussi donné l’élan pour toucher un public plus large, en Afrique et à l’international, avec des messages porteurs d’espoir et de prise de conscience.
En 2004, vous avez reçu le Prix de la ville de Rosny-sous-Bois en France. Quelle importance accordez-vous à cette distinction ?
Ce prix français a élargi ma visibilité au-delà de l’Afrique en offrant une plateforme européenne à mes ouvrages. Il a mis en lumière la qualité et la portée universelle de mes écrits, qui mêlent fiction et réalité politique contemporaine. Cette reconnaissance m’a permis d’ouvrir davantage de portes dans le monde francophone et de participer à des échanges culturels enrichissants. Elle témoigne de l’intérêt croissant pour la littérature africaine moderne et d’une fraternité intellectuelle qui transcende les continents, un point crucial pour un auteur désireux de faire entendre la voix africaine sur la scène internationale.
Quel est, selon vous, le principal manque dans le secteur du livre africain aujourd’hui ?
Le secteur éditorial africain souffre d’insuffisances structurelles majeures. Le manque d’infrastructures éditoriales adaptées, l’accès limité aux financements et la faiblesse des réseaux de distribution restreignent la diffusion des œuvres. Par ailleurs, il manque souvent une politique de promotion culturelle efficace pour donner une véritable visibilité aux auteurs. Ce déficit freine non seulement l’essor économique du secteur mais aussi la reconnaissance de la diversité littéraire africaine. Enfin, la faible présence des littératures africaines dans les curricula et les médias limite leur impact auprès du public, ralentissant ainsi leur rayonnement global.
Quelles sont les difficultés spécifiques rencontrées par les auteurs africains ?
Les auteurs africains font face à des défis multiples : l’accès restreint aux maisons d’édition et à la publication, les faibles moyens de promotion, ainsi que la précarité financière. Ils doivent souvent surmonter des obstacles liés au manque de reconnaissance dans les circuits internationaux et à une concurrence mondiale féroce. De plus, l’absence fréquente de systèmes de droits d’auteur robustes met en péril leur rémunération et leur pérennité. Cette fragilité économique et institutionnelle complexifie le travail créatif, alors même que ces auteurs produisent un contenu précieux, souvent porteur d’histoires originales et engagées.
Est-ce que la voix des auteurs africains compte et est-elle entendue à l’échelle mondiale?
La voix africaine gagne progressivement en visibilité, notamment grâce à une nouvelle génération d’écrivains et à l’intérêt croissant des marchés internationaux. Cependant, cette voix reste encore trop marginale dans les grands circuits éditoriaux mondiaux dominés par des productions occidentales. Les auteurs africains doivent encore lutter pour faire entendre leurs récits dans un contexte global. Leur contribution est essentielle car elle enrichit la diversité littéraire, mais le chemin vers une reconnaissance pleine et entière demande du travail, de la solidarité et des stratégies pour franchir les cloisons culturelles et économiques.
Pourquoi vous inspirez-vous souvent de faits politiques africains et européens dans vos ouvrages ?
Puiser dans la politique africaine et européenne est une façon de tisser des liens narratifs entre des continents interconnectés par l’histoire, l’économie et la diplomatie. Ces faits offrent une riche matière romanesque qui permet de décrypter les dynamiques du pouvoir, les jeux d’influence et les conflits d’intérêts. En mêlant réalité et fiction, je souhaite capter la complexité des enjeux contemporains et faire entendre une voix africaine critique et inventive, capable d’éclairer les relations internationales sous un angle nouveau. Cet ancrage dans le réel rend mes récits à la fois actuels et universels.
Quelles sont vos perspectives d’écritures et quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes écrivains africains ?
Je travaille actuellement sur de nouveaux romans qui continueront à explorer l’actualité avec sensibilité et intelligence. Mon souhait est d’encourager les jeunes auteurs à oser innover, à développer leur voix propre sans se conformer aux attentes extérieures. La littérature africaine doit se nourrir de la diversité des expériences et des imaginaires. Mon message : croyez en vous, utilisez la puissance des mots pour transformer les perceptions, défendre vos histoires et contribuer à une meilleure compréhension du continent. L’écriture est une arme de justice et de liberté.