La hiérarchie militaire réorganisée

Le président nigérian Bola Ahmed Tinubu a surpris le pays, le 24 octobre dernier, en annonçant le limogeage simultané des chefs des principales branches de l’armée. Officiellement, la mesure vise à « injecter une nouvelle direction, une nouvelle vision et du dynamisme » dans les forces armées, confrontées à des défis sécuritaires persistants. En coulisses, elle traduit aussi la volonté du chef de l’État de reprendre la main sur un appareil militaire de plus en plus scruté.

« Le président, en tant que Commandant en chef, a estimé nécessaire de renouveler la hiérarchie pour répondre aux exigences du moment », a expliqué le conseiller spécial à la sécurité nationale, Nuhu Ribadu, dans un communiqué diffusé par la présidence. Les nouveaux chefs d’état-major ont immédiatement prêté serment à Abuja, marquant la fin du mandat de leurs prédécesseurs, en poste depuis près de deux ans.

Une armée sous pression

Depuis plusieurs mois, le Nigeria fait face à une aggravation des menaces sur plusieurs fronts. Dans le nord-est, les groupes affiliés à Boko Haram et à l’État islamique poursuivent leurs attaques contre les civils et les militaires. Dans le nord-ouest, des bandes armées multiplient les enlèvements contre rançon. Le sud-est reste quant à lui traversé par des violences liées aux mouvements séparatistes, tandis que l’ensemble du pays est secoué par une insécurité routière et rurale chronique.

« Les Nigérians en ont assez des promesses sans résultat. Ils veulent des actes concrets », résume l’analyste en sécurité Kabiru Sani, de l’université d’Abuja. Pour lui, ce remaniement est « un signal politique fort », mais « il faudra plus que des visages nouveaux pour rétablir la confiance dans la capacité de l’État à protéger ses citoyens ».

Entre gestion du risque et signal d’autorité

Ce grand ménage intervient dans un climat de rumeurs insistantes sur une possible tentative de putsch avortée. Plusieurs médias locaux ont évoqué l’arrestation d’officiers soupçonnés de complot, des informations que la présidence a catégoriquement démenties. « Il n’y a eu ni coup ni tentative de coup », a martelé un porte-parole gouvernemental. « La décision du président n’est pas punitive ; elle relève d’une gestion stratégique et d’un souci d’efficacité. »

Mais pour des observateurs, le calendrier n’est pas anodin. « Tinubu a voulu s’assurer de la loyauté totale des forces armées », estime le politologue Hassan Olayemi, auteur d’un ouvrage sur les relations civilo-militaires au Nigeria. « La rotation régulière des chefs permet de prévenir toute cristallisation du pouvoir à un seul niveau de la hiérarchie. C’est un réflexe classique dans les régimes présidentiels africains. »

Une réforme de façade ou une refondation ?

Si la présidence met en avant la recherche d’efficacité, certains analystes restent sceptiques sur la portée réelle de la décision. L’insécurité persistante au Nigeria découle, selon eux, de problèmes structurels plus profonds : sous-équipement chronique, déficit de renseignement, corruption endémique et absence de coordination entre les services.

« Changer les têtes sans changer le système revient à repeindre une maison dont les fondations sont fissurées », prévient le centre de réflexion SBM Intelligence, basé à Lagos. Dans un rapport publié après l’annonce, le think tank rappelle que plus de 6 000 personnes ont été tuées dans des violences armées depuis le début de l’année 2025, un chiffre en hausse de 12 % par rapport à l’an dernier.

Tinubu sous pression intérieure

Élu en mai 2023, Bola Tinubu a fait de la sécurité une priorité de son mandat. Mais à mi-parcours, ses promesses de « Nigeria sûr et prospère » tardent à se concrétiser. L’opposition lui reproche un manque de vision et de coordination. « Les Nigérians ont besoin d’un plan global, pas d’un simple changement de décor », a fustigé Atiku Abubakar, ancien vice-président et figure du Parti démocratique populaire (PDP).

De son côté, le pouvoir insiste sur sa détermination à « réformer en profondeur » les institutions militaires. Le ministre de la Défense, Bello Matawalle, assure que « les nouveaux chefs bénéficieront de moyens accrus et d’une autonomie opérationnelle renforcée ». Il promet également une « plus grande transparence dans la gestion des budgets de défense », afin que « chaque naira dépensé produise un impact mesurable sur le terrain ».

Des attentes immenses

Pour beaucoup de Nigérians, ce remaniement apparaît comme un pari. Tinubu joue sur deux tableaux : redonner confiance à une population lassée de l’insécurité et rassurer une armée dont il a besoin pour stabiliser son pouvoir. « C’est un message à double destinataire : aux citoyens, il dit “je vous ai entendus”, et aux militaires, il dit “je suis le chef” », analyse la chercheuse Aisha Mohammed, du Centre pour les études stratégiques africaines.

Reste à savoir si la nouvelle équipe pourra infléchir la tendance. Les indicateurs restent préoccupants : l’armée perd du terrain dans plusieurs États du Nord, les enlèvements de masse se multiplient, et la perception de l’État comme garant de la sécurité recule.

« Ce remaniement est un signal de changement, mais pas encore une preuve de résultat », conclut l’expert en sécurité Adewale Akinyele. « Le Nigeria a besoin d’une stratégie nationale coordonnée, où l’armée, la police et les communautés locales travaillent ensemble. Les nouvelles nominations n’en sont que la première étape. »

NALLA BACHIROU

Partager

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest
WhatsApp

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *