Vingt-cinq ans après son adoption, la loi américaine sur la croissance et les opportunités africaines (AGOA) vacille. Sous la présidence de Donald Trump, le programme qui permettait aux pays africains d’exporter vers les États-Unis sans droits de douane s’est vidé de sa substance. Officiellement toujours en vigueur, l’accord ne tient plus qu’à un fil.
Dès 2018, la Maison-Blanche avait donné le ton. La Mauritanie a été la première à perdre son éligibilité, Washington dénonçant des pratiques de travail forcé et un manque de progrès en matière de droits humains. « Les États-Unis ne peuvent tolérer qu’au XXIᵉ siècle perdurent des formes d’esclavage héréditaire », avait déclaré à l’époque un responsable du commerce américain.
Un an plus tard, le Cameroun subissait le même sort pour « violations graves et persistantes des droits de l’homme ». L’administration Trump y voyait une sanction exemplaire. « Nous encourageons le gouvernement camerounais à protéger ses citoyens et à respecter l’État de droit », avait ajouté un communiqué officiel. Ces retraits visaient à conditionner l’accès préférentiel au marché américain à des critères politiques et moraux. Mais à partir de 2025, la logique s’est inversée : ce ne sont plus les manquements des pays africains qui affaiblissent l’AGOA, mais les choix protectionnistes de Washington.
2025 : les nouveaux tarifs douaniers anéantissent l’accord
Revenu au pouvoir en janvier, Donald Trump a décidé d’imposer des tarifs généralisés de 10 à 30 % sur les importations en provenance d’Afrique. Officiellement, il s’agissait de « restaurer la réciprocité commerciale ». En pratique, cette mesure a vidé de sens les avantages tarifaires de l’AGOA.
À Pretoria, la réaction a été immédiate. Le ministre sud-africain du Commerce, Parks Tau, a dénoncé un « coup de massue » pour l’industrie nationale.
« Ces droits de douane effacent d’un trait de plume vingt ans de coopération économique. L’AGOA n’est plus qu’un sigle sans effet », a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse.
Même son de cloche du côté du patronat. Tafadzwa Chibanguza, directeur de la fédération sud-africaine des industries métallurgiques, estime que « l’accès au marché américain, déjà fragile, a été littéralement annulé ». Selon lui, « les entreprises qui exportaient grâce à l’AGOA sont désormais soumises aux mêmes barrières que la Chine ou l’Inde ».
Les chiffres confirment le choc : les exportations sud-africaines vers les États-Unis ont reculé de 83 % en quelques mois, selon l’association des constructeurs automobiles. Dans le textile et l’agroalimentaire, les pertes d’emplois se chiffrent déjà par dizaines de milliers.
Un accord légalement vivant, mais économiquement mort
Juridiquement, l’AGOA reste en vigueur jusqu’au 30 septembre 2025, date prévue de son expiration. L’administration Trump a indiqué être « ouverte » à une prolongation d’un an, sans garantie de réforme. Mais le geste est largement perçu comme symbolique.
Un diplomate africain à Washington résume la situation :
« Ce n’est pas la fin de l’AGOA sur le papier, c’est sa fin dans les faits. Quand un produit exonéré de droits se retrouve taxé à 30 %, l’accord ne sert plus à rien. »
Un rapport du Centre du commerce international confirme que le maintien formel de l’AGOA n’atténuerait que marginalement l’impact des nouvelles taxes. « Les exportations africaines vers les États-Unis chuteraient de 8 % au lieu de 9 % », note l’étude.
Les secteurs les plus touchés
L’industrie textile, grande bénéficiaire du dispositif, est la première victime. Le Lesotho, l’Éthiopie ou encore le Kenya dépendaient largement de l’AGOA pour leurs exportations de vêtements vers les marques américaines.
« Sans cet accord, nous n’avons aucune chance de rivaliser avec les producteurs asiatiques », confie Pankaj Bedi, propriétaire d’une usine kényane qui fournissait Levi’s et Wrangler.
Enfin, dans le secteur automobile, la situation est tout aussi critique. En Afrique du Sud, les véhicules assemblés pour le marché américain se vendent désormais à perte.
NALLA BACHIROU