Le président Alassane Ouattara, en quête d’un nouveau mandat, s’est présenté le 25 octobre dans un paysage politique largement maîtrisé par le pouvoir. Ses principaux rivaux potentiels — Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam — ont été neutralisés, laissant la voie libre à une victoire sans véritable concurrence.
« Nous allons voter, bien sûr, mais tout est déjà joué », confie un enseignant d’Abidjan, désabusé. « Il n’y a pas de suspense. Le président Ouattara a éliminé tous ceux qui pouvaient lui faire face. » L’ancien chef d’État Laurent Gbagbo, pourtant blanchi par la Cour pénale internationale, a été maintenu à l’écart du processus électoral par un dispositif judiciaire et administratif complexe. Quant à Tidjane Thiam, l’ex-patron du Crédit Suisse revenu au pays avec des ambitions présidentielles, il a été freiné par des obstacles d’ordre administratif et politique qui ont rapidement refroidi ses partisans. « Le pouvoir a tout fait pour écarter les véritables concurrents », estime un analyste politique ivoirien. « Le scénario de 2020 se rejoue, avec un champ politique verrouillé. »
Une machine électorale bien huilée
Dans les rues d’Abidjan, de Bouaké ou de Korhogo, les affiches du RHDP — le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix — recouvrent les façades. Les meetings du parti présidentiel se succèdent à un rythme soutenu, mobilisant moyens logistiques et financiers colossaux. Le chef de l’État, salué pour ses réalisations économiques, mène une campagne à la fois institutionnelle et partisane, mêlant inaugurations d’infrastructures et rassemblements électoraux. « Le RHDP, c’est l’État. Et l’État, c’est le RHDP », ironise un enseignant de Yamoussoukro. « Quand vous voyez un projet public inauguré, il devient immédiatement un outil de campagne. »
Les ONG locales et certains observateurs internationaux dénoncent une confusion croissante entre les moyens publics et ceux du parti au pouvoir. « L’administration est mobilisée au service d’un seul candidat », déplore une militante de la société civile. « Cela fausse le jeu démocratique. »
Débauchage et clientélisme politique
L’autre arme du RHDP dans cette bataille sans rival s’appelle le débauchage. Ces derniers mois, plusieurs figures de l’opposition ont rejoint le camp présidentiel, souvent dans des circonstances jugées douteuses. Ministères, postes administratifs ou promesses financières auraient servi de leviers pour rallier d’anciens adversaires. « Ce n’est pas un secret, le pouvoir achète les loyautés », confie un ancien cadre du PDCI. « Certains opposants ont préféré la sécurité politique et financière à la confrontation électorale. »
Pour un observateur indépendant, ce phénomène illustre la fragilité des convictions politiques dans un système dominé par la logique du partage du pouvoir. « La Côte d’Ivoire vit une démocratie d’adhésion contrainte, où l’argent et les avantages priment sur les idées », analyse-t-il.
Une élection sans enjeu réel
Cette atmosphère de victoire annoncée alimente un certain désenchantement au sein de la population. « On ne sent pas d’enthousiasme, ni dans les marchés, ni dans les quartiers », note un journaliste local. « Beaucoup iront voter par devoir, d’autres s’abstiendront. L’idée d’un changement politique n’existe plus vraiment. » Pourtant, le président Ouattara continue d’afficher une confiance absolue. « Le peuple ivoirien me renouvelle sa confiance parce qu’il voit les résultats », a-t-il déclaré récemment lors d’un meeting à Bouaké. « Nos routes, nos hôpitaux, nos écoles sont la preuve que la Côte d’Ivoire avance. »
Ses partisans mettent en avant la stabilité retrouvée, la croissance soutenue et les grands chantiers d’infrastructures. « Grâce au président, le pays a tourné la page des crises », estime un jeune militant du RHDP.
Mais cette stabilité a un prix : celui d’une démocratie en suspens. Plusieurs analystes estiment que le système politique ivoirien s’est progressivement recentré autour d’un seul homme, soutenu par un appareil d’État tentaculaire. « Le président Ouattara veut marquer l’histoire, mais au risque de réduire l’espace démocratique à néant », prévient un politologue d’Abidjan. Si le chef de l’État présente sa candidature comme conforme à la nouvelle Constitution de 2016, qui a “remis les compteurs à zéro”, beaucoup y voient une manœuvre pour contourner la limite des deux mandats. « C’est un troisième mandat déguisé », tranche un avocat proche de l’opposition. « La réforme constitutionnelle a été pensée pour permettre cette prolongation. » Cette “tentation du troisième mandat” fait écho à une tendance régionale observée en Afrique de l’Ouest, de la Guinée au Togo, où les révisions constitutionnelles ont souvent conduit à l’usure du pouvoir et à la défiance populaire.
Une victoire sans gloire ?
Au regard du contexte, la présidentielle du 25 octobre ne devrait réserver aucune surprise. Les chancelleries étrangères s’attendent à une large victoire du président sortant, mais s’inquiètent d’un processus électoral dépourvu de véritable concurrence. « Ce qui se joue, ce n’est plus la victoire, mais la légitimité », estime un diplomate européen en poste à Abidjan. « Un plébiscite sans adversité fragilise la crédibilité du pouvoir plus qu’il ne la renforce. »
Pour nombre d’Ivoiriens, cette élection sans véritable alternative pourrait marquer une nouvelle étape dans la consolidation d’un régime fort, mais de moins en moins pluraliste. « Le pays a besoin de stabilité, oui », conclut un étudiant d’Abobo, « mais pas au prix du silence démocratique. Une démocratie sans opposition, c’est une démocratie malade. »
NALLA BACHIROU