Un soir d’hiver à Paris, dans le hall discret d’un hôtel proche des Invalides, un diplomate africain baisse la voix quand je lui pose la question : « Combien gagne votre président?» Il esquisse un sourire gêné, regarde autour de lui avant de lâcher : « Vous savez bien que ça, on n’en parle pas. » Son silence en disait plus long que n’importe quelle réponse.
De là a commencé mon enquête, qui m’a conduit dans des rédactions surchauffées à Cotonou, dans les couloirs glacés de l’Assemblée à Abidjan, jusqu’aux salons feutrés de Libreville. Partout, la même réaction : circonspection, méfiance, voire inquiétude. Le salaire présidentiel en Afrique reste une sorte de secret d’État, jalousement gardé.
Un sujet qui dérange
« Si c’est pour dénoncer, oublie », m’a lancé un proche d’un ancien chef d’État. Pourtant, mon objectif n’était pas de polémiquer mais d’informer. Car la rémunération d’un président n’est pas censée être un mystère : elle est votée dans la Loi de finances. Mais les chiffres, noyés dans des budgets globaux, se perdent dans une opacité savamment entretenue. Un haut fonctionnaire ouest-africain me confie : « Le salaire du président, c’est comme une ligne invisible. On sait qu’elle existe, mais impossible de la lire. »
Libreville, la caisse noire des Bongo
À Libreville, le règne d’Omar Bongo illustre parfaitement cette ambiguïté. Un membre de son entourage me glisse : « Son salaire, c’était 10 millions de FCFA par mois. Mais le vrai pouvoir, ce sont les fonds spéciaux. Plus de 5 milliards de FCFA chaque année. » Une manne colossale, sans contrôle ni transparence. Son fils Ali Bongo, puis le général Oligui Nguema après le putsch d’août 2023, n’ont jamais communiqué le moindre chiffre.
Cotonou, les rumeurs persistantes
À Cotonou, le mystère est tout aussi épais. Patrice Talon ne publie pas son traitement. Mais on sait qu’aucun président ne saurait gagner moins qu’un ministre. Or, l’ex-ministre des Affaires étrangères Aurélien Agbénonci émargeait à 16 millions de FCFA. « La logique voudrait donc que Talon touche plus », analyse un ancien député. Sous Boni Yayi, le sujet avait déclenché une mini-crise. En 2007, le philosophe contestataire Andoche Amègnissè affirma à la radio que le chef de l’État avait fixé son salaire à 17 millions de FCFA mensuels. « La presse parlait de fétichisme autour du salaire présidentiel », se souvient un journaliste béninois.
À Abidjan, Gbagbo avait joué la carte de la franchise
À Abidjan, Laurent Gbagbo avait surpris en 2006 en annonçant publiquement toucher 8,8 millions de FCFA par mois. Puis il avait taclé ses prédécesseurs : « Cinq milliards de fonds spéciaux, c’est trop ! » Son successeur, Alassane Ouattara, gagnerait entre 8,8 et 9,6 millions. « Une somme en réalité inférieure à celle de certains grands patrons ivoiriens », relativise un économiste.
À Dakar, Wade fit grand seigneur
À Dakar, Abdoulaye Wade avait, lui, revendiqué un salaire presque symbolique : 568 000 FCFA mensuels. En 2007, il alla plus loin en décidant d’en céder 30 % pour créer un fonds contre la vie chère. « Le Premier ministre et les ministres furent obligés de suivre le mouvement en réduisant leurs propres salaires », se rappelle un ancien conseiller, admiratif. Macky Sall, qui lui a succédé, est resté muet sur le sujet.
Abuja, Nouakchott et les autres
Au Nigéria, Muhammadu Buhari percevait un salaire de base de 3,5 millions de nairas (environ 30 000 dollars), porté à 93 000 dollars par an avec indemnités. Bola Tinubu, son successeur, n’a pas encore levé le voile.
En Mauritanie, le budget de la Présidence prévoit chaque année l’équivalent de 300 millions de FCFA pour les salaires. Mais rien ne dit quelle part revient au chef de l’État. « Tout est flouté dans des rubriques comme “indemnités” ou “autres rémunérations” », soupire un économiste mauritanien.
Les anciens présidents offrent quelques repères : Blaise Compaoré touchait 1,67 million de FCFA par mois, plus 750 000 en indemnités. Le Malien Amadou Toumani Touré reconnaissait un million mensuel, « l’équivalent du Smic d’un immigré malien en France », ironise un confrère. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika cumulait salaire, émoluments et une allocation de 700 € par jour pour ses déplacements.
Le poids des avantages
Car c’est là que réside le vrai sujet : les avantages. Logements, frais de représentation, fonds spéciaux, pensions d’anciens présidents… tout cela pèse bien plus que le salaire affiché. À Tunis, sous Ben Ali, la publication de ces chiffres était interdite. À Yaoundé, les collaborateurs de Paul Biya se retranchent encore derrière le silence : « C’est une question dont on ne parle pas », tranche un conseiller.
Une transparence encore à conquérir
Aujourd’hui, quelques voix s’élèvent. « On ne demande pas à nos présidents d’être pauvres, mais de montrer l’exemple », plaide un militant anticorruption béninois. Dans un continent marqué par de profondes inégalités, l’opacité nourrit la suspicion.
La fiche de paie présidentielle n’est pas seulement une ligne budgétaire : elle est un symbole de la distance – ou de la proximité – entre dirigeants et citoyens. Et tant qu’elle restera un secret, le soupçon continuera de flotter au-dessus des palais présidentiels.
NALLA BACHIROU