1er octobre 2024. Il est presque minuit lorsque s’ouvrent les portes de la prison civile de Cotonou pour accueillir un détenu hors du commun : Olivier Boko, alter ego et bras droit du président de la République jusqu’à une date récente. « C’est bien lui ? », « Comment est-ce possible ? », murmurent les rares détenus qui le voient passer. Quelques heures auparavant, et pour la poursuite de l’instruction, Olivier Boko s’était vu délivrer un mandat de dépôt par le procureur spécial près la CRIET pour les charges de « complot contre la sûreté de l’État », « corruption d’agent public » et « blanchiment de capitaux ». Mais comment en est-on arrivé là ?
« Olivier Boko était pratiquement le vrai vice-président du Bénin, quoique n’ayant aucune fonction officielle auprès du président de la République qu’il côtoie depuis plus de 25 ans. Cela faisait grincer des dents au sein de la mouvance présidentielle », se plaint ce haut fonctionnaire à la retraite à Porto-Novo. Nourou-Dine Saka Saley, lui, révèle dans Jeune Afrique que c’est son père, Gani Saka Saley (ancien ministre du Développement rural de Kérékou), qui avait initié la rencontre entre le chef de l’État et Olivier Boko, afin que les deux scellent un pacte de non-agression sur le marché des intrants agricoles.
La raison secrète de leur brouille. L’ancien conseiller du ministre Abdoulaye Bio Tchané, passé à l’opposition, ne veut pas croire à une trahison d’Olivier Boko, dont il est proche. À l’instar de Nourou-Dine Saka Saley, beaucoup de Béninois ignorent sans doute la vraie raison de la brouille entre le président Talon et Olivier Boko : la rupture par le premier de leur pacte noué à Paris. C’était pendant leur traversée commune du désert (2011-2016), à la suite de l’accusation de tentative d’empoisonnement lancée contre eux par le président Boni Yayi en 2011. Le président Talon aurait promis sa succession à son fidèle ami et partenaire d’affaires, Olivier Boko.
Pour Valentin Djênontin-Agossou, ancien ministre de la Justice du président Boni Yayi et fin connaisseur des intrigues politiques béninoises, « la brouille entre le président Patrice Talon et son bras droit Olivier Boko serait motivée par le non-respect par le premier de l’entente initiale conclue pendant leur exil en France, avant la conquête du pouvoir d’État au Bénin en 2016. En effet, si l’on se fie aux indiscrétions de leurs proches, leur deal était de se succéder à la tête du pays à tour de rôle. »
Mais pour une raison qui lui est propre (certains avancent des pressions familiales), le chef de l’État se serait ravisé au fil des ans, s’attirant la stupeur et l’incompréhension d’Olivier Boko, qui s’est senti trahi. « Une fois installé dans le fauteuil présidentiel, Patrice Talon, après un premier et un deuxième mandat, devient hostile et réfractaire à discuter de sa succession avec son cercle restreint, alors que vient la fin de son dernier mandat », renchérit l’ancien garde des Sceaux, Valentin Djênontin-Agossou.
C’est dire donc que le président Talon était loin d’être enthousiaste à la montée en puissance des sympathisants de celui-ci appelant à sa candidature à la présidentielle de 2026. Des associations de soutien baptisées Les Témoins d’Olivier, ou encore OB26, ont commencé à essaimer dans le pays, étendant leur champ de militantisme jusqu’en France. C’est d’ailleurs son activisme en faveur de cette candidature d’Olivier Boko à la présidentielle de 2026 qui a coûté sa démission à l’ancien ministre des Sports le 6 octobre 2023.
Le 1er avril dernier, la réunion de recadrage au domicile du chef de l’État a enlevé leurs illusions aux partisans d’Olivier Boko. Elle s’est tenue en présence d’Olivier Boko, de Johannes Dagnon, d’Oswald Homeky et de Charles Toko. Là, le chef de l’État béninois a clairement signifié que le prochain président du Bénin n’était pas dans la salle. Dès lors, il ordonna au patron des Renseignements, le commandant Orphée Hounkanrin, d’exercer une surveillance discrète des mouvements et des communications d’Olivier Boko.
Les deux amis d’hier ne se font plus confiance. Le point de non-retour est atteint, même si les deux ne laissent rien paraître en public. Olivier Boko, lui, même désavoué par le président, n’a pas renoncé à ses ambitions présidentielles. Mais de là à vouloir tenter un coup de force, il y a de quoi rendre beaucoup de Béninois sceptiques. L’ancien ministre Valentin Djênontin-Agossou estime « qu’il n’y a pas eu de tentative, ni de préparation de coup d’État au Bénin dans la nuit du 23 au 24 septembre 2024, tel que cela a été annoncé. C’est juste un subterfuge du président Talon pour neutraliser définitivement son meilleur et intime ami Olivier Boko, devenu trop encombrant au regard de ses ambitions présidentielles… »
Le chef de l’État, lui, s’est pour l’instant placé en surplomb de l’affaire, affichant un silence impénétrable, à part quelques confidences faites à des proches.
Comparaissant devant la chambre des libertés et de la détention de la CRIET le 1er octobre, Olivier Boko a farouchement nié l’accusation de tentative de coup d’État : jamais il n’a commis l’ancien ministre Oswald Homeky à la corruption du chef de la Garde républicaine à cet effet.
Silence gêné au sein des deux partis présidentiels depuis l’arrestation d’Olivier Boko. C’est une semaine après, le 1er octobre donc, que l’Union progressiste Le Renouveau publia un communiqué, s’insurgeant contre toute tentative d’accès à la magistrature suprême par la force, l’élection étant la voie légale et sanctuarisée de la prise du pouvoir.
Bertin Koovi, le président du parti Alliance Iroko, encarté au Bloc Républicain, lui, n’a pas voulu croire à une tentative de coup d’État, « jusqu’à ce que j’aie eu l’insigne honneur d’être reçu par le président de la République le 28 septembre 2024. Je lui ai posé la question encore, et il m’a dit ce qu’il en sait lui… Et quand je prends en compte l’assurance-vie de 55 millions FCFA souscrite à la NSIA au profit du commandant de la Garde républicaine (…), ma déduction est qu’il y a eu tentative de corrompre à l’organisation d’un coup d’État. »
« … Et c’est la tentative qui a échoué… », renchérit le président du parti-croupion Iroko, tout en rendant un hommage appuyé au chef de la Garde républicaine, le colonel Dieudonné Tévoédjrè, « qui a évité le pire au pays en résistant à la somme de 1,5 milliard FCFA. »
L’ancien ministre Djênontin-Agossou est aux antipodes de Bertin Koovi : « C’est un gros montage mal inspiré et mal exécuté ! Aucun coup d’État ne se fait sans armes, avec deux civils et un militaire. Lequel apparaît, à l’analyse, comme le principal metteur en scène de ce grotesque montage. »
L’un des cinq avocats assurant la défense d’Olivier Boko, Me Ayodélé Ahounou, s’insurge : « À cette étape de l’enquête, il n’existe aucun élément matériel liant les faits mis à la charge des personnes poursuivies et monsieur Olivier Boko ! »
L’instruction du dossier a commencé à la chambre d’instruction de la CRIET, après l’étape de celle des libertés et de la détention. À son issue, soit le juge d’instruction rassemble suffisamment de charges pour un procès où les avocats des prévenus auront la latitude d’inverser le cours des accusations, soit il fait relaxer l’accusé Olivier Boko et son coaccusé Oswald Homeky pour insuffisance de preuves. Wait and see.
MOUFTAOU BADAROU