Algérie : le français détrôné, l’anglais couronné

En reléguant le français au second plan dans les premières années de l’enseignement primaire au profit de l’anglais, l’Algérie ouvre un nouveau chapitre de sa politique linguistique. Entre volonté de modernisation du système éducatif, affirmation identitaire et défense de l’héritage francophone, cette réforme cristallise un débat qui dépasse largement les salles de classe.
L’Algérie tourne-t-elle progressivement la page de son héritage francophone ? La question s’impose au lendemain de la décision du gouvernement d’accorder à l’anglais la priorité sur le français dans l’enseignement primaire. À partir de cette rentrée scolaire 2026-2027, les élèves de troisième année du primaire étudieront exclusivement l’anglais comme langue étrangère, tandis que l’apprentissage du français débutera désormais en quatrième année. Une réorganisation confirmée par le ministère de l’Éducation nationale le 16 septembre 2026, malgré les contestations suscitées par cette réforme.
Derrière cet ajustement des programmes se dessine une ambition politique plus profonde : repositionner l’Algérie dans un environnement international où l’anglais s’impose comme une langue majeure des sciences, des technologies, des échanges économiques et de la recherche. Mais cette orientation, défendue par le président Abdelmadjid Tebboune, ravive également les fractures historiques et culturelles d’un pays dont le rapport à la langue française demeure intimement lié à son passé colonial et à son identité contemporaine.
L’anglais, nouvel instrument de modernisation
L’introduction de l’anglais dans les écoles primaires remonte à 2022, lorsque les autorités algériennes ont décidé de l’enseigner dès la troisième année, parallèlement au français. La réforme de 2026 franchit une nouvelle étape en faisant de l’anglais la première langue étrangère enseignée à ce niveau. Le gouvernement justifie cette orientation par la nécessité de préparer les jeunes générations aux mutations scientifiques, technologiques et économiques mondiales.
Pour les partisans de cette évolution, l’Algérie ne peut durablement maintenir une hiérarchie linguistique héritée d’une époque révolue. L’anglais, largement utilisé dans la recherche scientifique et les nouvelles technologies, offrirait aux étudiants un accès élargi aux connaissances et aux opportunités professionnelles internationales.
Cette stratégie s’inscrit également dans une dynamique déjà engagée dans l’enseignement supérieur. Depuis la rentrée universitaire 2025, l’anglais a été généralisé dans les cursus de médecine et de pharmacie, illustrant la volonté des autorités de réduire la dépendance au français dans les formations scientifiques.
Pour les défenseurs de la réforme, le changement ne signifie pas nécessairement l’abandon du français, mais plutôt une redistribution des priorités linguistiques. L’objectif affiché consiste à donner aux élèves les moyens de maîtriser plusieurs langues étrangères, tout en renforçant leur capacité à évoluer dans un monde globalisé.
Le français, un héritage difficile à reléguer
Mais cette ambition se heurte à une réalité sociolinguistique complexe. Le français demeure profondément ancré dans la société algérienne. Présent dans une partie de l’administration, de l’économie, des médias, de l’enseignement supérieur et des échanges quotidiens, il conserve une place importante dans les pratiques linguistiques de millions d’Algériens.
Pour les milieux francophones, le recul de son apprentissage dès le primaire comporte un risque pédagogique. Retarder d’une année l’exposition des enfants à cette langue pourrait compliquer son acquisition, notamment dans un système scolaire où les élèves doivent déjà assimiler plusieurs langues et maîtriser les fondamentaux de leur scolarité.
Certains intellectuels et pédagogues dénoncent ainsi une réforme davantage inspirée par des considérations idéologiques que par une évaluation approfondie des besoins éducatifs. Le pédagogue Ahmed Tessa a notamment mis en garde contre les insuffisances de préparation des enseignants et les risques d’une transition trop rapide.  Cette inquiétude renvoie à une question essentielle : peut-on réorganiser les priorités linguistiques d’un pays sans mesurer les conséquences sur les apprentissages, la formation des enseignants et la continuité des parcours scolaires ?
La controverse réactive également une vieille fracture entre les courants arabisants et francisants. Pour les premiers, la promotion de l’anglais participe à l’émancipation culturelle et à la réappropriation de l’espace éducatif national. Pour les seconds, le français constitue un patrimoine linguistique qu’il serait contre-productif de marginaliser au nom d’une rupture avec l’ancienne puissance coloniale.
Une réforme au croisement de l’identité et de la géopolitique
La politique linguistique algérienne ne peut être dissociée de son histoire. Soixante-quatre ans après l’indépendance, le rapport à la France reste un sujet sensible dans la vie politique et culturelle du pays. La langue française, héritage de la colonisation, est aussi devenue un outil d’expression, de création littéraire, de communication et de mobilité pour une partie importante de la population. La formule de l’écrivain Kateb Yacine, qui qualifiait le français de « butin de guerre », résume cette ambivalence : une langue associée à la domination coloniale, mais également réappropriée comme instrument d’émancipation intellectuelle.
Dans ce contexte, la promotion de l’anglais peut aussi être interprétée comme un signal de repositionnement géopolitique. Les tensions diplomatiques récurrentes entre Alger et Paris contribuent à donner une dimension supplémentaire à cette réforme. Toutefois, réduire la politique linguistique algérienne à une simple réaction antifrançaise serait ignorer les enjeux économiques, scientifiques et éducatifs qui la sous-tendent. L’anglais représente en effet une ouverture vers de nouveaux espaces universitaires et professionnels, notamment en Amérique du Nord, en Asie et dans les pays du Golfe. Il offre également un accès direct à une part considérable de la production scientifique internationale.
Le défi de la transition pédagogique
La véritable épreuve de cette réforme se jouera cependant dans les établissements scolaires. L’expérience de l’introduction de l’anglais en 2022 a déjà mis en évidence des difficultés liées au recrutement, à la formation et à l’encadrement des enseignants. Des travaux universitaires algériens ont notamment relevé des insuffisances en matière de ressources pédagogiques, de formation et de conditions d’apprentissage.
Le report du français à la quatrième année du primaire ne garantit donc pas, à lui seul, une meilleure maîtrise de l’anglais. La réussite de la réforme dépendra de la qualité des programmes, de la disponibilité des enseignants spécialisés, des méthodes pédagogiques et de la capacité des établissements à assurer une progression cohérente entre les différentes langues.
L’autre enjeu consiste à éviter que la promotion de l’anglais ne se traduise par un affaiblissement général de l’apprentissage des langues étrangères. L’arabe, langue officielle et pilier de l’enseignement, ainsi que le tamazight, langue nationale et officielle, occupent également une place centrale dans la construction de l’identité algérienne.
Entre rupture symbolique et pragmatisme éducatif
La réforme a aussi révélé les limites de la concertation autour des grandes orientations éducatives. En septembre 2026, après les critiques formulées à la suite de l’annonce de nouvelles dispositions scolaires, le président Tebboune a demandé de préserver l’école des «courants idéologiques ». Certaines mesures touchant notamment les horaires, les coefficients et l’organisation du secondaire ont été révisées, mais la priorité accordée à l’anglais au primaire a été maintenue.
Cette séquence illustre la sensibilité politique de la question linguistique. Elle montre aussi que la transformation du système éducatif ne peut reposer uniquement sur des décisions administratives, sans un dialogue suffisamment large avec les enseignants, les chercheurs, les parents et les acteurs de la société civile. En définitive, l’Algérie se trouve face à un défi qui dépasse la rivalité entre le français et l’anglais. Il s’agit de concilier l’ouverture sur le monde, la préservation du patrimoine linguistique et l’efficacité de l’enseignement. L’anglais peut constituer un levier de modernisation, mais sa promotion ne devrait pas nécessairement conduire à l’effacement du français.
YASMINA AYARI

Partager

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest
WhatsApp

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *