Depuis le 31 août, le journaliste nigérien Moussa Kaka n’a plus donné signe de vie. Sa disparition, survenue deux jours après une tentative de coup d’État à Niamey, intervient dans un climat de durcissement politique et de pression croissante sur les médias. Au-delà du sort d’un homme, l’affaire pose une question plus vaste : jusqu’où peut aller la répression lorsque l’information devient, pour un pouvoir militaire, une menace ?
Le dernier trajet connu de Moussa Kaka est presque banal. Le 31 août, vers 19 heures, le directeur général de Radio Télévision Saraounia quitte son bureau de Niamey pour rentrer chez lui. Il n’arrivera jamais à destination. Depuis, sa famille et ses collègues sont sans nouvelles. Plusieurs organisations de défense des droits humains et de la liberté de la presse ont demandé aux autorités nigériennes de faire toute la lumière sur cette disparition.
Le terme de « disparition forcée » doit, à ce stade, être manié avec prudence. Il suppose, en droit international, que la personne soit privée de liberté par des agents de l’État, ou avec son autorisation ou son acquiescement, puis que les autorités refusent de reconnaître cette privation de liberté ou dissimulent le sort réservé à la personne. Or, aucune autorité nigérienne n’a publiquement reconnu avoir arrêté Moussa Kaka. Mais l’absence d’informations officielles, dans un contexte aussi tendu, nourrit précisément les inquiétudes.
Un journaliste qui n’était pas un inconnu du pouvoir
Moussa Kaka n’est pas un journaliste ordinaire. Il appartient à cette génération de professionnels qui ont contribué à faire entendre la voix du Niger au-delà de ses frontières. Après avoir commencé à la radio nationale, il a créé Radio Saraounia en 1999, puis développé le groupe audiovisuel Saraounia, dont il dirige aujourd’hui les activités. Il a également été pendant plusieurs années correspondant de Radio France Internationale, jusqu’à la suspension de RFI par les autorités militaires nigériennes en 2023. Cette trajectoire explique aussi pourquoi sa disparition provoque une inquiétude particulière dans les milieux journalistiques. Kaka connaît les rapports de force entre pouvoir et médias. Il les a observés, couverts et parfois subis.
En octobre-novembre 2025, il avait déjà été interpellé avec cinq autres journalistes dans une affaire liée à la diffusion sur les réseaux sociaux d’une invitation à une conférence de presse du Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie. Les journalistes avaient été poursuivis sur la base de dispositions de la législation sur la cybercriminalité. Moussa Kaka avait finalement été libéré sous caution, mais les poursuites constituaient déjà un signal préoccupant sur l’espace laissé au journalisme indépendant.
Le détail est révélateur : l’affaire ne portait pas sur la divulgation d’un secret militaire, mais sur la diffusion d’une invitation à un événement public. Des organisations comme Human Rights Watch et Reporters sans frontières ont dénoncé l’utilisation de dispositions jugées trop larges de la législation nigérienne sur la cybercriminalité contre des journalistes.
Une disparition dans un moment exceptionnel
La chronologie donne évidemment à l’affaire une dimension supplémentaire. Deux jours seulement avant la disparition de Kaka, le Niger avait été secoué par une tentative de soulèvement militaire à Niamey. Des soldats mutins avaient attaqué plusieurs sites stratégiques avant que les forces restées loyales au pouvoir ne reprennent le contrôle de la capitale le 30 août. Les autorités ont ensuite procédé à des arrestations de militaires soupçonnés d’avoir participé au mouvement.
Dans un tel contexte, les autorités peuvent légitimement invoquer des impératifs de sécurité et rechercher les responsables d’une tentative de déstabilisation. Mais l’état d’exception sécuritaire ne saurait, en principe, transformer la disparition d’un citoyen en zone de non-droit. Si le journaliste a été arrêté, les autorités doivent pouvoir dire par qui, sur quelle base juridique et dans quel lieu il est détenu. S’il n’a pas été arrêté, elles doivent contribuer à établir ce qui lui est arrivé. Dans les deux cas, le silence prolongé ne fait qu’alimenter les interrogations.
La presse nigérienne face au rétrécissement de l’espace public
Depuis le coup d’État de juillet 2023, le Niger a connu une profonde transformation de son paysage politique et institutionnel. Les militaires ont consolidé leur pouvoir tandis que les relations avec plusieurs médias internationaux se sont fortement dégradées. Les journalistes travaillent désormais dans un environnement où les sujets considérés comme sensibles — sécurité, gouvernance, opposition, financement de l’effort de guerre — peuvent rapidement devenir judiciaires ou politiques.
L’affaire de 2025 impliquant Moussa Kaka illustre cette nouvelle réalité. Le recours à la législation sur la cybercriminalité a permis de placer des journalistes sous pression pour des faits liés à la circulation d’informations sur les réseaux sociaux. La disparition actuelle franchit toutefois un seuil symbolique différent. Une procédure judiciaire, aussi contestable soit-elle, laisse une trace : une arrestation, une inculpation, un avocat, un dossier. Une disparition sans explication plonge, elle, la famille et les confrères dans l’incertitude.
Où est Moussa Kaka ?
Pour l’heure, il faut se garder de transformer les soupçons en certitudes. Rien ne permet publiquement d’affirmer que Moussa Kaka a été enlevé par les forces de sécurité nigériennes. Mais rien ne permet davantage d’écarter cette hypothèse. C’est pourquoi les demandes de RSF, de Human Rights Watch et de la FIDH-OMCT convergent sur un point essentiel : les autorités doivent établir rapidement les faits et communiquer sur le sort du journaliste.
La question dépasse donc désormais la seule personne de Moussa Kaka. Elle concerne la capacité du Niger à garantir à ses journalistes le droit élémentaire d’exercer leur métier sans craindre que leur travail ne se transforme en condamnation silencieuse. Dans un pays marqué par l’insécurité et les bouleversements politiques, l’information peut être considérée comme une composante de la sécurité nationale. Mais elle demeure aussi un droit. Et lorsqu’un journaliste disparaît après avoir quitté son bureau, le premier devoir d’un État est de répondre à une question simple, presque élémentaire : où est Moussa Kaka ?
MAHAMOUDOU GARBA