Dans ce petit État d’Afrique de l’Ouest, la cocaïne n’a pas seulement créé une économie criminelle parallèle. Elle a progressivement pénétré les réseaux de pouvoir, brouillé les frontières entre politique, armée et affaires, et contribué à fragiliser une démocratie déjà vulnérable. Au point de poser une question vertigineuse : la Guinée-Bissau est-elle devenue un État dont une partie du système politique se finance grâce à l’argent de la drogue ?
À Bissau, le contraste est saisissant. Dans l’un des pays les plus pauvres du monde, où une grande partie de la population vit avec des revenus extrêmement faibles, certaines fortunes affichées dans les cercles du pouvoir et des affaires semblent appartenir à un autre univers. Villas imposantes, véhicules haut de gamme, cortèges de 4×4 et campagnes électorales de plus en plus sophistiquées : depuis plusieurs années, cette opulence nourrit une interrogation lancinante sur l’origine des capitaux qui circulent dans le pays.
La question est d’autant plus troublante que la Guinée-Bissau occupe une position stratégique sur la route de la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe. Sa façade atlantique, ses frontières difficiles à contrôler, la faiblesse de ses institutions et surtout l’archipel des Bijagós offrent aux trafiquants un environnement particulièrement favorable. Le phénomène n’est pas nouveau. Dès les années 2000, les Nations unies alertaient sur le risque de voir le pays devenir un « narco-État ».
Quand l’argent de la drogue rencontre la politique
Le véritable danger ne réside pourtant pas seulement dans les tonnes de cocaïne qui transitent par le territoire bissau-guinéen. Il réside dans l’utilisation de l’argent généré par ce trafic pour acheter de la protection, des fidélités et, potentiellement, du pouvoir. Des travaux consacrés à la criminalité organisée en Guinée-Bissau font état de liens anciens entre trafiquants, responsables politiques, militaires, policiers et acteurs du système judiciaire. L’ONG ENACT estime notamment que l’argent de la cocaïne est largement soupçonné de contribuer au financement électoral et que des intérêts criminels peuvent influencer le processus démocratique.
Autrement dit, la cocaïne ne chercherait pas nécessairement à prendre directement le pouvoir. Elle aurait trouvé une méthode plus efficace : acheter ceux qui peuvent garantir sa tranquillité.
Le mécanisme est redoutablement simple. Le trafiquant apporte l’argent. Le responsable politique apporte la protection. Le militaire apporte la force. Le fonctionnaire corrompu ferme les yeux. Et, au bout de la chaîne, l’État lui-même devient moins capable de combattre le système qui le ronge.
C’est cette logique de « réseau de protection » que plusieurs recherches ont mise en évidence. Le trafic aurait ainsi contribué à créer une alliance mouvante entre des acteurs militaires, politiques, économiques et criminels, chacun trouvant un intérêt à la perpétuation du système.
L’armée au cœur du problème
La dimension militaire est particulièrement préoccupante. Dans l’histoire récente de la Guinée-Bissau, l’armée n’a jamais été un simple instrument placé sous l’autorité incontestée du pouvoir civil. Elle a régulièrement joué un rôle politique majeur, jusqu’aux coups d’État et aux assassinats.
Le cas de José Américo « Bubo » Na Tchuto reste à cet égard emblématique. Ancien chef de la marine bissau-guinéenne, il fut arrêté en avril 2013 lors d’une opération de la DEA américaine menée au large de l’Afrique de l’Ouest. Les autorités américaines l’accusaient d’avoir participé à un projet d’importation de cocaïne aux États-Unis. La DEA indiquait notamment qu’il avait discuté de l’arrivée de cargaisons de plusieurs tonnes et qu’il avait proposé d’utiliser une entreprise lui appartenant pour faciliter leur acheminement.
La situation était effarante : un haut responsable militaire d’un État souverain arrêté par la police antidrogue américaine dans une opération internationale pour une affaire de trafic de cocaïne. Plus encore, d’autres hauts responsables militaires bissau-guinéens ont été désignés par les autorités américaines comme des acteurs majeurs du narcotrafic.
Quand les assassinats politiques rencontrent le trafic
L’histoire du pays rend le tableau encore plus sombre. En mars 2009, le chef d’état-major des forces armées, le général Batista Tagme Na Waie, était assassiné dans l’explosion d’une bombe au quartier général militaire. Quelques heures plus tard, le président João Bernardo Vieira était tué par des militaires. Les circonstances exactes et les motivations de ces assassinats demeurent complexes et ne peuvent être réduites au seul trafic de cocaïne. Mais, à l’époque, Vieira et plusieurs hauts responsables militaires étaient accusés d’entretenir des liens avec le narcotrafic.
Des travaux universitaires ont depuis souligné que la lutte pour le contrôle des réseaux de protection liés au trafic avait pu aggraver les rivalités au sein de l’élite politico-militaire. Après la mort de Vieira et d’autres protagonistes, certains responsables militaires auraient cherché à prendre un contrôle encore plus étroit sur le système de protection du trafic. Il serait donc abusif d’affirmer que la cocaïne a « tué » João Bernardo Vieira. En revanche, il serait tout aussi imprudent d’ignorer l’environnement politico-militaire et criminel dans lequel son assassinat s’est produit.
Une économie criminelle plus puissante que l’État ?
Le phénomène n’appartient d’ailleurs pas seulement au passé. En septembre 2024, les autorités bissau-guinéennes ont annoncé la saisie de 2,6 tonnes de cocaïne, après l’atterrissage d’un avion en provenance du Venezuela. Cette opération rappelait que le pays demeurait une plateforme importante du trafic international.
Et lors des élections de novembre 2025, la question du financement occulte a ressurgi avec force. Des campagnes particulièrement coûteuses, avec convois de SUV, écrans LED et moyens logistiques importants, ont contrasté avec les ressources officielles limitées de nombreux candidats. Des experts interrogés par la Deutsche Welle ont évoqué l’hypothèse d’un financement provenant de l’argent de la cocaïne et d’un système dans lequel certains trafiquants soutiendraient des candidats en échange de protection politique.
Le conditionnel est ici essentiel : toute dépense électorale spectaculaire ne constitue évidemment pas la preuve d’un financement par la drogue. Mais l’existence documentée de réseaux politico-criminels rend la question suffisamment sérieuse pour ne pas pouvoir être balayée d’un revers de main.
Alors, la cocaïne a-t-elle acheté la Guinée-Bissau ?
La formule est provocatrice. Elle ne doit pas être comprise comme l’affirmation que l’ensemble de l’État, de l’armée ou de la classe politique bissau-guinéenne serait sous le contrôle des narcotrafiquants. Mais elle décrit assez bien un mécanisme historique : l’argent de la cocaïne a acheté des protections, financé des fidélités, corrompu certaines institutions et renforcé le pouvoir de certains acteurs politico-militaires.
La cocaïne n’a donc pas nécessairement acheté le pays au sens littéral. Elle a fait quelque chose de plus insidieux : elle a acheté des morceaux du système. Et c’est peut-être là que réside le véritable drame de la Guinée-Bissau. Un État n’est pas forcément devenu un « narco-État » lorsque les trafiquants remplacent officiellement le gouvernement. Il peut commencer à le devenir lorsque ceux qui contrôlent les cargaisons disposent de suffisamment d’argent pour influencer ceux qui contrôlent les urnes, les armes, les frontières, les ports, les tribunaux et les administrations.
En septembre 2026, alors que la Guinée-Bissau est dirigée par un pouvoir issu du coup d’État de novembre 2025 et que la nouvelle Constitution adoptée par référendum vient de renforcer les prérogatives présidentielles, la question demeure entière. La véritable bataille n’est donc peut-être plus seulement celle contre la cocaïne. Elle est celle de la reconquête de l’État.
AÏSSATOU NIANG