Égypte : et un nouveau pharaon s’éveilla

Dans le désert égyptien, les grues ont changé l’horizon. À une cinquantaine de kilomètres du Caire, l’État vient d’inaugurer l’un de ses projets les plus spectaculaires : le nouveau quartier général du Commandement stratégique, surnommé « l’Octogone ». Inauguré le 4 juillet 2026 par Abdel Fattah Al-Sissi, le complexe s’étend sur environ 92 kilomètres carrés et comprend huit bâtiments principaux de forme octogonale, organisés autour d’un centre de commandement. Il doit centraliser des fonctions de commandement militaire et participer à la gestion des crises nationales.

À travers cette architecture monumentale, c’est une certaine conception du pouvoir qui se donne à voir : un État puissant, organisé, sécurisé, technologiquement moderne et capable de déplacer son centre de gravité loin du Caire historique. Mais derrière la démesure des constructions se pose une question plus terre à terre : que reste-t-il de ces milliards investis lorsque l’on regarde la vie quotidienne des Égyptiens les plus modestes ?

Un État en mode forteresse

L’Octogone n’est pas seulement un quartier militaire. Il est conçu comme une infrastructure stratégique intégrant commandement, communications, données, cybersécurité et coordination avec les institutions publiques. Le complexe comprend également des installations destinées à assurer son autonomie en situation de crise.

Son implantation dans la nouvelle capitale administrative traduit aussi une volonté de réorganiser le cœur de l’État. Le pouvoir quitte progressivement certains espaces traditionnels du Caire pour s’installer dans une ville nouvelle, pensée dès l’origine comme un centre administratif, économique et institutionnel.

Cette évolution ne relève pas seulement de l’urbanisme. Elle raconte une transformation de l’État égyptien : davantage de centralisation, davantage de technologie et une place considérable accordée aux impératifs de sécurité. L’armée, déjà acteur majeur de la vie politique et économique du pays, se trouve ainsi au centre d’un vaste dispositif territorial et institutionnel.

L’armée au cœur du nouveau paysage

Depuis son arrivée au pouvoir, Al-Sissi a fait des grands travaux un instrument majeur de sa politique. Routes, ponts, nouvelles villes, infrastructures énergétiques, projets agricoles et équipements militaires dessinent une Égypte qui veut donner l’image d’une puissance régionale capable de construire à grande échelle.

L’Octogone constitue l’une des expressions les plus spectaculaires de cette ambition. Son architecture elle-même porte un message : puissance, ordre, continuité et maîtrise de l’espace.

Mais cette stratégie comporte un paradoxe. Plus l’État investit dans des infrastructures monumentales, plus la question de leur coût et de leur rentabilité sociale devient importante dans un pays confronté à des contraintes budgétaires, à une dette élevée et aux conséquences de plusieurs années de dépréciation monétaire et d’inflation.

La nouvelle capitale, symbole d’un règne moderne

À quelques kilomètres de l’Octogone s’étend la nouvelle capitale administrative. Le projet couvre environ 688 à 700 kilomètres carrés, selon les chiffres officiels, soit un territoire comparable à celui d’une grande métropole. Le gouvernement égyptien le présente comme un projet destiné à décongestionner Le Caire et à créer un nouveau centre administratif, économique et culturel.

La capitale nouvelle est aussi le symbole le plus visible de la méthode Al-Sissi : construire vite, grand et loin des centres urbains existants. La logique est celle d’une rupture avec l’ancien paysage urbain.

Mais une ville nouvelle ne se décrète pas uniquement par ses immeubles. Elle doit être habitée, accessible et économiquement viable. Elle doit surtout répondre aux besoins d’une population dont une grande partie continue de vivre dans des quartiers populaires du Caire et d’autres grandes villes.

C’est ici que le contraste devient saisissant : d’un côté, une ville futuriste surgie du désert ; de l’autre, des millions d’Égyptiens confrontés au prix du pain, du logement, des transports et des produits alimentaires.

Le revers social des grands projets

Les indicateurs économiques invitent à nuancer le récit d’une Égypte entièrement transformée par les grands chantiers. La Banque mondiale estime que le taux national de pauvreté était de 33,5 % en 2021-2022 et indique que, selon une autre ligne internationale de pauvreté adaptée aux pays à revenu intermédiaire inférieur, la pauvreté aurait augmenté d’environ cinq points entre 2022 et 2024. L’inflation, même après son reflux depuis les sommets de 2023, continue par ailleurs de peser sur le pouvoir d’achat.

La question alimentaire reste particulièrement sensible. La FAO relevait encore en 2026 une remontée de l’inflation alimentaire en Égypte, celle-ci atteignant 7,6 % en mai, notamment sous l’effet de la dépréciation de la monnaie et de la hausse de plusieurs produits essentiels.

Il faut donc se méfier d’une opposition trop simple entre « Égypte moderne » et « Égypte pauvre ». L’économie connaît aussi des signes de reprise : la Banque mondiale faisait état d’une croissance réelle de 5,3 % au premier semestre de l’exercice 2026. Mais la croissance ne se transforme pas automatiquement en amélioration du niveau de vie pour toutes les catégories de la population. Et c’est là que se trouve le défi d’Al-Sissi.

La grandeur ne nourrit pas à elle seule

L’Égypte peut se doter d’un centre stratégique gigantesque, d’une capitale administrative ultramoderne et d’infrastructures capables de rivaliser avec celles des grandes puissances. Mais la réussite d’un projet national se mesure aussi à une autre échelle : celle du marché, de l’école, de l’hôpital, du salaire et du panier alimentaire.

Les très bas revenus de certains travailleurs illustrent cette fracture. Même si le salaire minimum et les rémunérations publiques ont été revalorisés, les effets de l’inflation et de la dépréciation de la livre égyptienne réduisent la portée de ces hausses pour de nombreux ménages.

Al-Sissi apparaît ainsi comme le président des grands chantiers, une sorte de nouveau pharaon : celui qui veut déplacer les institutions, redessiner les villes et projeter l’Égypte dans le futur. Mais il doit aussi être jugé, sur le plan des résultats économiques et sociaux, à l’aune d’une question beaucoup plus simple : combien d’Égyptiens peuvent réellement vivre mieux dans cette nouvelle Égypte ?

Car le désert peut accueillir des palais administratifs, des centres de commandement et des avenues monumentales. La véritable épreuve du pouvoir reste pourtant ailleurs : dans les rues où vivent ceux qui n’ont pas les moyens de rejoindre cette Égypte nouvelle.

MAURICETTE AQUEREBURU

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