Le 29 août 2026 pourrait rester comme une date charnière dans l’histoire de la junte nigérienne. Trois ans après avoir renversé Mohamed Bazoum, le général Abdourahamane Tiani a découvert à son tour la vulnérabilité d’un pouvoir arrivé par les armes : des militaires ont tenté de le renverser. L’opération a finalement échoué, mais elle a surtout révélé une réalité que les discours officiels avaient tendance à dissimuler : la principale menace pour la junte pourrait désormais venir de l’intérieur de l’appareil militaire.
Qui étaient les mutins ? Les informations disponibles désignent principalement de jeunes officiers des forces spéciales, dont certains étaient déployés dans la région de Ouallam, au nord-ouest de Niamey, dans le cadre des opérations contre les groupes djihadistes. Ils ont lancé, dans la nuit du 28 au 29 août, des attaques coordonnées contre plusieurs sites stratégiques : la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international Diori-Hamani, le palais présidentiel et, semble-t-il, les installations de la télévision publique. Leurs revendications précises restent inconnues. Aucun véritable programme politique n’a été rendu public et les autorités nigériennes ont présenté les insurgés comme un groupe de soldats indisciplinés. Mais cette version ne suffit pas à expliquer l’ampleur de l’opération. Car les mutins ont réussi à prendre temporairement le contrôle de l’aéroport et à tenir tête pendant plusieurs heures aux forces loyalistes. Surtout, tous les militaires ne se sont pas précipités pour défendre le régime.
Une armée moins soudée qu’il n’y paraît. C’est probablement la première grande leçon du 29 août. Plusieurs responsables militaires auraient refusé de prendre position, tandis qu’au moins un bataillon aurait refusé de donner l’assaut contre la base aérienne 101. La garde présidentielle, unité longtemps commandée par Tiani avant son arrivée au pouvoir, est apparue comme le principal noyau militaire demeuré totalement loyal au chef de la junte. Il ne faut pas nécessairement en conclure que l’armée nigérienne était prête à basculer dans son ensemble. Mais le comportement de certaines unités montre que la loyauté envers Tiani ne se confond pas avec la loyauté envers l’État. Une question devient dès lors incontournable : y avait-il des complicités au sein de l’armée ? Il est encore trop tôt pour l’affirmer. Mais l’hésitation de plusieurs unités et la capacité des mutins à s’emparer d’un site aussi stratégique laissent penser qu’ils ne se trouvaient pas complètement isolés. Une enquête interne pourrait donc être déterminante dans les prochains jours : elle permettra de savoir s’il s’agissait d’une mutinerie limitée ou de la partie visible d’un mécontentement plus profond.
Pourquoi se retourner contre Tiani ? La réponse se trouve probablement moins dans une querelle idéologique que dans le bilan sécuritaire de la junte. Lorsque Tiani et ses compagnons d’armes ont renversé Mohamed Bazoum en juillet 2023, ils ont justifié leur intervention par l’incapacité du pouvoir civil à combattre efficacement les groupes djihadistes. Trois ans plus tard, le problème n’est toujours pas réglé. Le Niger continue de subir des attaques meurtrières, particulièrement dans la région de Tillabéri, à la frontière du Mali et du Burkina Faso. Le 14 mai, une attaque du GSIM contre un camp militaire à Garbougna aurait fait 67 morts. Le 17 juin, une nouvelle offensive contre la garnison d’Inates a tué 51 soldats. L’aéroport de Niamey lui-même a déjà été attaqué à deux reprises en 2026, notamment par l’État islamique au Sahel et le GSIM. C’est là que se trouve le paradoxe de Tiani : la guerre contre le djihadisme, qui devait légitimer la prise du pouvoir par les militaires, devient aujourd’hui l’un des facteurs de leur fragilisation. Pour les soldats qui combattent sur le terrain, les promesses de souveraineté et de reconquête sécuritaire ne remplacent pas les moyens, les résultats et la protection des troupes.
L’Africa Corps, le nouvel allié. L’autre révélation du 29 août concerne la Russie. Lorsque la situation s’est dégradée à Niamey, le régime nigérien a finalement bénéficié du concours de plusieurs dizaines, voire d’environ 200 éléments russes de l’Africa Corps, présents sur la base aérienne 101. Ils ont participé à la reprise du site aux côtés de la garde présidentielle. Moscou a confirmé l’engagement de ses hommes pour réprimer la mutinerie. Le symbole est considérable. Après avoir demandé le départ des forces françaises, Tiani se retrouve dans la situation paradoxale où des militaires russes contribuent à sauver une junte qui revendique précisément sa souveraineté militaire. La Russie est ainsi devenue beaucoup plus qu’un partenaire extérieur. Elle apparaît désormais comme un élément de la sécurité immédiate du régime. Or cette dépendance pourrait devenir un sujet de débat au sein même de l’armée nigérienne : si le pouvoir ne peut survivre à une crise militaire sans l’appui d’une force étrangère, que reste-t-il de la promesse d’autonomie stratégique ?
Niamey accuse N’Djamena, Cotonou et les autres : la crise change de dimension. Les révélations les plus sensibles du 29 août pourraient se trouver ailleurs. Car, au lendemain de la tentative de putsch, le pouvoir nigérien a commencé à mettre directement en cause le régime tchadien et insidieusement celui du Bénin. Lors d’un journal télévisé de 20 h 30, le capitaine Roger Gabriel a déclaré avoir été contacté, dès les premières heures du putsch, par le chef d’état-major de l’armée de l’air tchadienne, le général Amine Idriss Ahmed, dit « Amino ». Selon le militaire nigérien, celui-ci lui aurait proposé son soutien alors que la situation demeurait extrêmement confuse à Niamey. Le général Amino occupe une position particulièrement sensible au sein de l’appareil sécuritaire tchadien. Il est présenté comme le frère cadet du nouveau ministre secrétaire général de la présidence et comme un membre du cercle rapproché de Mahamat Idriss Déby, dit Mahamat Kaka.
Le fameux capitaine n’a pas expressément nommé le pouvoir de Cotonou de complicité dans la tentative de putsch, mais il l’a laissé entendre. Ce à quoi le porte-parole du gouvernement béninois, Wilfried Léandre Houngbédji, a apporté un démenti ferme.
Il serait difficile de réduire ces accusations à une simple initiative personnelle d’un officier. Elles sont d’une extrême gravité. Elle exposent directement les régime de N’Djamena et de Cotonou à une crise ouverte avec le Niger et pourraient entraîner des conséquences diplomatiques, politiques et sécuritaires importantes dans toute la région. Elles viennent surtout donner une nouvelle dimension aux accusations qui circulent depuis plusieurs mois au Niger concernant l’utilisation des territoires tchadien et béninois comme bases arrière pour des opérations visant à déstabiliser le pouvoir nigérien.
MAHAMADOU GARBA