De Libreville à Abidjan, jusqu’à Cotonou, les réseaux sociaux bouleversent le milieu de la prostitution. Et lorsque des mineures sont impliquées, la question n’est plus celle des mœurs, mais celle de l’exploitation et de la protection de l’enfance.
Il y a des mots qui finissent par banaliser les réalités qu’ils désignent. Au Gabon, on parle de «placement ». En Côte d’Ivoire, de « bizi ». Au Bénin, certains utilisent les termes « gbizi » ou «tontine sexuelle ». Des expressions qui laissent penser qu’il s’agit simplement de nouvelles pratiques sentimentales ou d’un « business » comme un autre. Mais derrière ce vocabulaire parfois anodin se cache une réalité autrement plus complexe : celle d’une économie sexuelle qui s’adapte aux nouvelles technologies, à la précarité et aux nouveaux codes de consommation. Le phénomène n’est évidemment pas nouveau. Ce qui change, c’est son mode d’organisation.
Hier, il fallait connaître une rue, un bar, un hôtel ou un intermédiaire. Aujourd’hui, un téléphone portable peut suffire. WhatsApp, Telegram, Facebook, TikTok et d’autres plateformes permettent de mettre en relation des personnes, de diffuser des photographies, de négocier des tarifs et d’organiser des rendez-vous. En Côte d’Ivoire, des chercheurs de l’Université Félix-Houphouët-Boigny ont notamment étudié le « bizi », présenté comme une forme de prostitution dont la commercialisation passe largement par les réseaux sociaux. Le changement est considérable : le profil numérique peut remplacer le trottoir, la messagerie se substituer au rabatteur et le groupe privé devenir une sorte de marché virtuel.
À Abidjan, le « bizi » passe par l’écran Le cas ivoirien est particulièrement révélateur. Le terme « bizi », dérivé de « business », s’est imposé dans le vocabulaire populaire pour désigner une forme de prostitution développée notamment à travers les outils numériques. Une étude universitaire consacrée au phénomène décrit des femmes de différents milieux sociaux, principalement majeures, certaines dissimulant cette activité derrière une profession ou une activité parallèle. D’autres travaux ont également montré comment les technologies numériques ont contribué à transformer les pratiques prostitutionnelles chez certaines jeunes femmes, notamment dans les milieux étudiants.
La mutation ne tient donc pas uniquement à l’utilisation d’Internet. Elle touche à l’organisation même du marché. Les réseaux sociaux permettent d’élargir rapidement la clientèle, de fixer les rendez-vous, de sélectionner les interlocuteurs et de maintenir une certaine distance avec l’espace public. Ils peuvent également faire apparaître de nouveaux intermédiaires, parfois présentés comme des « managers », qui contribuent à organiser la visibilité et les contacts.
À Libreville, le « placement » révèle le rôle des intermédiaires Au Gabon, le terme « placement » renvoie plus explicitement à l’existence de réseaux. En 2022, les autorités gabonaises avaient annoncé le démantèlement à Libreville d’un réseau présenté comme spécialisé dans le placement de jeunes filles. L’affaire avait notamment mis en évidence l’utilisation de groupes numériques pour organiser les contacts.
Le terme est révélateur. Il ne désigne plus seulement une personne qui recherche un client. Il suggère l’intervention d’un tiers qui « place » une jeune femme auprès d’un client et peut tirer un bénéfice de l’opération. Ainsi, derrière une technologie qui donne parfois l’illusion d’une relation directe entre adultes consentants peuvent exister des intermédiaires, des réseaux et des mécanismes d’emprise.
Cotonou : prudence sur les mots, vigilance sur les faits Au Bénin, la situation mérite davantage de prudence. Contrairement au « bizi » ivoirien, solidement documenté par des travaux universitaires, les termes « gbizi » et « tontine sexuelle » ne semblent pas constituer des appellations suffisamment stabilisées pour être présentées comme des catégories officiellement établies. En revanche, la réalité de l’exploitation sexuelle des adolescentes est documentée. L’UNICEF a notamment alerté sur la prostitution de filles âgées de 12 à 17 ans en milieu urbain et sur l’existence de réseaux recrutant des enfants.
Cette distinction est essentielle. Il ne faut pas transformer un terme populaire en catégorie sociologique sans preuve suffisante. Mais il ne faut pas davantage laisser les mots détourner l’attention de l’essentiel : lorsqu’une mineure est impliquée, il ne s’agit plus simplement d’une question de prostitution. Une adolescente de 14, 15 ou 16 ans qui échange une relation sexuelle contre de l’argent, un téléphone, des vêtements, un hébergement ou tout autre avantage est une enfant vulnérable. Les questions prioritaires sont alors les suivantes : qui l’a recrutée ? Qui l’a mise en relation ? Qui en tire profit ? Et comment la protéger ?
Le téléphone, nouvel outil de recrutement La véritable révolution est peut-être moins sexuelle que technologique. Le smartphone concentre désormais plusieurs fonctions : vitrine, carnet d’adresses, outil de négociation, moyen de communication et parfois instrument d’emprise. Il permet à un réseau de fonctionner avec davantage de discrétion et de mobilité. Mais la technologie n’a pas créé la prostitution. Elle en modifie les modalités et peut, dans certains cas, accroître la capacité d’organisation de ceux qui en tirent profit.
Cette évolution pose aussi une question souvent absente du débat : celle des clients. On interroge beaucoup les jeunes femmes sur leur parcours, leurs conditions sociales ou leurs motivations. Beaucoup moins ceux qui paient. Pourtant, sans demande, il n’y aurait pas de marché. Une politique efficace contre l’exploitation sexuelle ne peut donc pas se limiter à poursuivre les intermédiaires ou à stigmatiser les victimes. Elle doit également s’intéresser aux clients, aux mécanismes économiques qui entretiennent la demande et aux éventuels réseaux qui organisent l’offre.
Pauvreté, consommation et réseaux sociaux Réduire le phénomène à la pauvreté serait toutefois trop simple. Certaines jeunes femmes peuvent y entrer pour répondre à des besoins élémentaires. D’autres recherchent une autonomie financière. D’autres encore peuvent vouloir maintenir un niveau de consommation devenu difficilement accessible avec leurs revenus. Les recherches sur le « bizi » montrent d’ailleurs la diversité des profils sociaux concernés. Le phénomène révèle ainsi un lien entre précarité, désir de consommation, réseaux sociaux et marchandisation du corps. Dans une société où Instagram, TikTok et autres plateformes exposent quotidiennement les signes extérieurs de réussite — vêtements, voyages, voitures, téléphones — la pression sociale peut contribuer à brouiller les frontières entre aspiration, débrouillardise et exploitation.
Peut-on vraiment enrayer le phénomène ? La réponse ne peut être exclusivement policière. Elle doit évidemment passer par le démantèlement des réseaux de proxénétisme et la poursuite des personnes qui exploitent des mineures. Un administrateur d’un groupe de tontine sexuelle doit, non seulement subir une peine de prison, mais également une très forte amende empêchant la récidive. Idem pour les clients des prostitué.es. Mais il faudra aussi renforcer la protection de l’enfance, l’éducation numérique, le signalement des contenus impliquant des enfants et l’accompagnement des victimes. Les moyens de lutte contre le marché du sexe à l’ère des réseaux sociaux ne manquent pas. Le reste est une affaire de volonté politique dans chacun des pays.
AUDREY EPIGHAT