En Guinée, la répression politique semble avoir franchi un nouveau seuil. Après les arrestations, les interdictions de manifester et les disparitions d’activistes, ce sont désormais les proches des voix critiques du pouvoir qui seraient pris pour cible. Fils, mère, sœur, frère, neveu ou collaboratrice : le cercle des personnes exposées s’élargit, faisant naître à Conakry un climat de peur qui dépasse désormais les seuls opposants.
Le procédé est aussi simple qu’efficace : atteindre l’adversaire en s’en prenant à ceux qui lui sont chers. Le mode opératoire : arrestations sans mandat, hommes en tenue ou encagoulés, détentions dans des lieux non identifiés, intimidations et pressions sur les familles. Une mécanique dont les défenseurs des droits humains cherchent à établir l’ampleur et, surtout, à déterminer les responsabilités.
« Cela n’épargne aucune catégorie sociale : ni les enfants ni les vieillards. C’est inédit », affirme Abdoul Sacko, coordinateur du Forum des forces sociales de Guinée. L’activiste, aujourd’hui en exil, affirme avoir lui-même échappé à une tentative d’enlèvement en février 2025, au terme de laquelle il avait été retrouvé dans un état critique. Pour lui, le changement est significatif. « Les gens disparaissaient à cause de leurs opinions, pas à cause de celles de leur fils, de leur père ou de leur époux », explique-t-il. Autrement dit, la répression ne viserait plus seulement l’individu considéré comme hostile au pouvoir : elle tendrait à toucher son environnement familial, jusqu’à transformer la parenté en facteur de vulnérabilité.
De l’opposant à son entourage Depuis le coup d’Etat du 5 septembre 2021, qui a porté le général Mamadi Doumbouya au pouvoir, la Guinée a connu une succession de mesures restreignant l’espace politique. Les autorités de transition ont progressivement durci leur rapport aux mouvements de contestation, tandis que plusieurs figures de la société civile ont été arrêtées ou contraintes à l’exil.
Selon Alseny Farinta Camara, coordinateur de Tournons la page Guinée, au moins vingt personnes seraient aujourd’hui portées disparues. Parmi elles figurent Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah, deux responsables du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), arrêtés le 9 juillet 2024. Amnesty International et des témoins présents lors de leur interpellation ont rapporté leur arrestation par les forces de défense et de sécurité.
Mais une évolution plus préoccupante serait apparue ces derniers mois : la pression ne s’exercerait plus seulement directement sur les militants. Elle toucherait également ceux qui n’exercent aucune activité politique, mais dont le seul lien avec le pouvoir contestataire est d’être un proche. Cette évolution change la nature de la peur. Un opposant peut décider de quitter le pays. Il peut se cacher, changer de domicile, réduire ses apparitions publiques. Mais que faire lorsque la menace semble pouvoir atteindre sa mère, son épouse, ses enfants ou ses frères et sœurs restés au pays ?
Des familles prises en otage ? Plusieurs affaires récentes illustrent cette inquiétude. Parmi les cas rapportés figure celui de l’entourage de Tibou Kamara, ancien ministre et ancien proche de l’ex-président Alpha Condé, qui a fini par s’exiler. Début mars, sa mère et sa sœur auraient été emmenées de force par des individus en tenue militaire. Les deux femmes auraient été libérées une semaine plus tard. Les circonstances précises de leur arrestation, comme l’identité de ceux qui les auraient conduites et les éventuels motifs de leur détention, restent toutefois à établir publiquement.
Un autre cas, plus spectaculaire encore, est évoqué par l’artiste et activiste Elie Kamano, connu pour ses critiques virulentes du régime. Selon ses déclarations publiées sur Facebook, deux de ses fils, un neveu et un frère auraient été enlevés. Il affirme même que certains enfants concernés auraient moins de 15 ans. Si ces accusations étaient confirmées, elles marqueraient un tournant particulièrement grave : celui d’une répression qui ne chercherait plus seulement à neutraliser une contestation, mais à faire comprendre à chaque opposant que son engagement pourrait avoir des conséquences pour toute sa famille. Cette dérive répressive inquiète particulièrment les organisations de la société civile. « Aucun membre de nos organisations, aucune de nos familles n’est en sécurité », affirme Alseny Farinta Camara, qui estime que le pouvoir militaire serait devenu « paranoïaque ».
La peur comme instrument politique Dans les régimes autoritaires, la répression n’a pas uniquement pour fonction de punir. Elle vise aussi à produire un effet d’exemple. Lorsqu’une arrestation est publique, elle intimide ceux qui pourraient être tentés de rejoindre la contestation. Lorsqu’une disparition demeure inexpliquée, elle produit une peur plus diffuse encore : chacun peut se demander qui sera le prochain. Ainsi, l’opposant n’est plus seulement confronté au risque de perdre sa liberté ; il peut craindre que son combat expose ceux qu’il aime.
Cette logique aurait également pour effet de décourager l’exil. Partir ne signifie plus nécessairement mettre sa famille à l’abri. Pour certains militants guinéens, l’exil pourrait ainsi devenir une expérience paradoxale : être physiquement hors de portée du pouvoir tout en demeurant vulnérable à travers les proches restés à Conakry.
Mais alors, qui ordonne ces arrestations ? Qui les exécute ? Où les personnes interpellées sont-elles conduites ? Dans quelles conditions sont-elles détenues ? Et à quel niveau de l’appareil d’Etat ces opérations sont-elles décidées ? Les autorités guinéennes ont, à plusieurs reprises, rejeté les accusations de dérive autoritaire formulées par leurs adversaires et les organisations internationales. Les allégations concernant les proches d’opposants doivent donc être examinées avec la plus grande rigueur, en distinguant les faits établis, les témoignages disponibles et les accusations encore à documenter.
Mais la réalité, elle, ne peut être ignorée : depuis plusieurs années, l’espace politique guinéen se rétrécit. Les disparitions et les arrestations de militants ont profondément marqué la société. À Conakry, la peur n’est plus seulement celle de l’opposant traqué. Elle est devenue celle de sa mère, de son frère, de son épouse ou de son enfant. Une peur silencieuse, familiale, quotidienne. Et peut-être, pour un pouvoir confronté à une contestation persistante, l’un des instruments d’intimidation les plus redoutables.
MARIUS DE DRAVO