À cinq mois de l’élection présidentielle nigériane, le paradoxe est saisissant. Bola Tinubu aborde la campagne pour un second mandat avec un bilan qui nourrit autant la colère que l’inquiétude. Le coût de la vie reste élevé, les réformes économiques ont durement affecté le pouvoir d’achat, l’insécurité demeure une préoccupation majeure et une large partie de la population ne semble toujours pas convaincue par la promesse de prospérité du président. Et pourtant, le chef de l’État nigérian apparaît aujourd’hui comme le favori du scrutin pour sa succession en janvier prochain. La campagne officielle pour le scrutin du 16 janvier 2027 vient de s’ouvrir. Elle place Tinubu dans une situation singulière : il doit défendre un bilan impopulaire tout en bénéficiant d’une puissance politique considérable. Le prix des réformes Le premier handicap de Tinubu est celui que les électeurs ressentent chaque jour dans leur portefeuille. Depuis son arrivée au pouvoir en mai 2023, le président a engagé une transformation brutale de l’économie nigériane : suppression de la subvention sur les carburants, réforme du marché des changes, réduction de certaines subventions et volonté affichée de restaurer les équilibres budgétaires. Sur le papier, ces mesures ont produit certains résultats appréciés des investisseurs et des institutions financières internationales. Le Fonds monétaire international estime ainsi que les réformes engagées depuis trois ans ont amélioré les équilibres macroéconomiques et renforcé la résilience de l’économie. Mais cette amélioration des indicateurs ne signifie pas que le Nigérian moyen vive mieux. C’est même là que réside l’une des principales contradictions du bilan Tinubu : les indicateurs macroéconomiques peuvent s’améliorer pendant que le quotidien des ménages continue de se dégrader. L’inflation, même après avoir commencé à ralentir, reste suffisamment élevée pour peser sur les revenus. Le FMI relevait une inflation de 15,4 % sur un an en mars 2026 et anticipait une remontée vers 17 % à la fin de l’année, sous l’effet notamment de la hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires. L’institution estimait par ailleurs que 63 % de la population vivait sous le seuil national de pauvreté et que 27 millions de Nigérians avaient été confrontés à l’insécurité alimentaire à l’automne 2025. Pour Tinubu, le problème est donc autant économique que politique et social. Une réforme peut être rationnelle à long terme et politiquement désastreuse à court terme. Or l’élection présidentielle se gagnera sur la perception qu’ont les électeurs de leur situation présente, beaucoup plus que sur les promesses d’un hypothétique enrichissement futur. La hausse du prix des carburants illustre parfaitement cette difficulté. Les réformes ont permis de réduire certaines distorsions budgétaires et de rendre le système plus lisible pour les investisseurs, mais elles ont aussi renchéri les transports, la nourriture et une grande partie des dépenses quotidiennes. Reuters rapportait récemment que le prix de certains produits alimentaires avait fortement augmenté depuis le début des réformes et que le prix de l’essence avait été multiplié plusieurs fois. L’insécurité, autre talon d’Achille À cette fragilité économique s’ajoute la question sécuritaire. Boko Haram et les groupes jihadistes continuent de représenter une menace dans le Nord-Est, tandis que les enlèvements, les violences communautaires et les attaques de groupes armés entretiennent un sentiment d’insécurité dans plusieurs régions du pays. Le bilan sécuritaire constitue donc un autre angle d’attaque évident pour l’opposition. Le gouvernement peut mettre en avant les opérations militaires, les investissements dans la défense ou certains progrès localisés. Mais pour une population confrontée aux kidnappings ou à la violence, le sentiment dominant demeure celui d’une menace qui n’a pas disparu. Reuters relevait récemment que plus de 10 000 personnes avaient été tuées par des groupes armés depuis l’arrivée de Tinubu au pouvoir, tandis que les enlèvements demeuraient en hausse. À cela s’ajoute une autre faiblesse : la défiance. Une partie de la population ne conteste pas seulement telle ou telle mesure ; elle doute de la capacité du pouvoir à transformer les sacrifices actuels en résultats concrets. C’est ce qui explique la difficulté de Tinubu à convertir les améliorations macroéconomiques en popularité politique. Mais Tinubu n’est pas un président isolé Et c’est précisément ici que commence le paradoxe. Un président impopulaire n’est pas nécessairement un président politiquement faible. Dans le système nigérian, la capacité à construire des alliances, à contrôler une organisation nationale et à disposer de relais dans les États peut compter autant, voire davantage, que la popularité personnelle. Or Bola Tinubu possède précisément ces atouts. Le plus spectaculaire est l’expansion de l’All Progressives Congress, l’APC, à travers le pays. Le parti présidentiel contrôle désormais 31 des 36 États de la fédération. Cette domination résulte notamment d’une spectaculaire succession de ralliements d’anciens adversaires et de gouverneurs issus de formations concurrentes. Le chiffre donne à lui seul une idée du rapport de forces. Dans une élection présidentielle fédérale, un gouverneur n’est pas simplement un responsable administratif. Il dispose d’une implantation locale, d’un réseau politique, d’une connaissance fine du territoire et de relais capables de mobiliser les électeurs. Lorsque 31 gouverneurs sur 36 appartiennent au même parti que le président candidat, celui-ci bénéficie d’un maillage politique exceptionnel. C’est l’un des grands avantages de Tinubu : il ne part pas seulement avec son bilan ; il part avec une machine électorale. La politique des défections La vague de ralliements constitue d’ailleurs l’un des phénomènes politiques les plus importants de la période préélectorale. Plusieurs gouverneurs et de nombreux parlementaires ont quitté les formations d’opposition pour rejoindre l’APC. Ces défections ne signifient pas nécessairement une adhésion idéologique au projet de Tinubu. Elles traduisent aussi une réalité très pragmatique de la politique nigériane : lorsqu’un parti contrôle le pouvoir fédéral, les gouverneurs et les responsables locaux peuvent avoir intérêt à se rapprocher de lui. La dynamique est donc autoalimentée. Plus l’APC paraît puissant, plus les responsables politiques ont intérêt à le rejoindre. Et plus les défections se multiplient, plus l’APC paraît puissant. Le résultat est une forme de cercle vertueux pour Tinubu : la domination politique nourrit la domination politique. Des observateurs parlent désormais du risque d’une dérive vers un système de quasi-parti unique. L’APC contrôlait 21 gouvernorats avant les élections de 2023; il en détient désormais 31. Une opposition qui peine à transformer le mécontentement en alternative C’est probablement le deuxième grand avantage de Tinubu. Son principal problème n’est pas seulement de savoir s’il est populaire. C’est de savoir si ceux qui veulent le sanctionner disposent d’une alternative suffisamment forte pour le battre. Or l’opposition nigériane demeure profondément fragmentée. Atiku Abubakar et Peter Obi, deux des principales figures susceptibles de contester Tinubu, n’ont pas réussi jusqu’ici à transformer leur audience respective en candidature commune. Une tentative de rapprochement politique s’est heurtée aux rivalités personnelles, aux ambitions présidentielles et aux divergences stratégiques. Au début de la campagne, plusieurs candidats et formations restent ainsi dispersés face au président sortant. Cette fragmentation rappelle une constante de la politique nigériane : il ne suffit pas de réunir les électeurs mécontents pour gagner. Il faut aussi leur proposer une structure capable de convertir ce mécontentement en majorité électorale. En 2023, Tinubu avait déjà bénéficié d’une opposition divisée. Il avait remporté l’élection avec un peu plus de 36 % des suffrages, dans un scrutin marqué par la compétition entre plusieurs candidats majeurs. Quatre ans plus tard, le même scénario pourrait se reproduire sous une forme différente : un président contesté mais confronté à plusieurs oppositions plutôt qu’à une opposition unifiée. L’avantage décisif de la géographie politique Le Nigeria est une fédération de 36 États, avec des équilibres régionaux et ethno-politiques complexes. Une présidentielle ne se gagne donc pas uniquement avec une popularité nationale. Elle se gagne en construisant des coalitions territoriales suffisamment larges. Tinubu dispose d’un avantage important dans cette bataille. Son implantation historique dans le Sud-Ouest, son poids à Lagos et l’expansion de l’APC dans plusieurs autres régions lui donnent une base politique nationale beaucoup plus large qu’au moment de son accession au pouvoir. La récente domination de l’APC ne signifie évidemment pas que les 31 gouverneurs garantiront mécaniquement la victoire du président. Les électeurs ne sont pas des machines électorales et les consignes des gouverneurs ne sont pas toujours suivies. Mais cette implantation donne à Tinubu un avantage organisationnel considérable. Elle lui permet surtout d'aborder la campagne avec un réseau que ses adversaires doivent encore reconstruire. Le pari du temps Tinubu mise donc sur une stratégie relativement simple : convaincre les Nigérians que les sacrifices d’aujourd’hui produiront les bénéfices de demain. Son argument sera que les réformes ont assaini une économie profondément déséquilibrée et que leur interruption serait plus dangereuse encore. Lors de sa désignation comme candidat de l’APC en mai, le président a promis de consolider les réformes économiques et de placer le Nigeria sur une trajectoire durable de croissance, d’industrialisation et de sécurité énergétique. Tout l’enjeu sera de savoir si les résultats visibles arriveront suffisamment tôt. Car l’économie peut devenir le meilleur allié de Tinubu comme son pire adversaire. Si l’inflation poursuit sa décrue, si le naira se stabilise, si les revenus progressent et si les investissements se transforment en emplois, le président pourra présenter les difficultés actuelles comme le prix payé pour remettre le Nigeria sur les rails. Mais si les ménages continuent de subir la hausse des prix et si l’insécurité persiste, le discours sur les « réformes nécessaires » risque de perdre toute efficacité électorale. Tinubu pourrait donc arriver au scrutin avec un déficit de popularité tout en disposant d’un excédent de pouvoir politique. Son impopularité est réelle, mais elle n’est pas automatiquement convertible en victoire pour ses adversaires. Pour le battre, l’opposition devra résoudre une équation particulièrement difficile : réunir les mécontents, construire une candidature crédible, présenter un programme économique alternatif et surtout reconstituer une implantation territoriale comparable à celle de l’APC. MOUFTAOU BADAROU