Gabon : va-t-on vers quatre ou cinq grands partis ?

Le paysage politique gabonais est peut-être à la veille de sa plus profonde mutation depuis le retour au multipartisme en 1990. En imposant aux formations politiques de satisfaire à de nouvelles exigences de représentativité, d’organisation et de transparence, les autorités ne cherchent pas seulement à assainir le fichier des partis. Elles semblent vouloir remodeler durablement le système politique du pays.

Pendant plus de trois décennies, le multipartisme s’est caractérisé au Gabon par une inflation continue du nombre de partis. Plus d’une centaine de formations ont ainsi coexisté, donnant l’image d’un pluralisme foisonnant. Mais derrière cette abondance se cachait une réalité plus nuancée. Beaucoup de ces partis n’avaient qu’une existence administrative, sans véritable base militante, sans implantation nationale et parfois sans activité politique réelle. D’autres étaient créés à l’approche des élections pour soutenir une personnalité ou négocier une alliance avec le pouvoir.

Cette fragmentation a progressivement affaibli la lisibilité du débat politique. Elle a favorisé les coalitions de circonstance, les repositionnements opportunistes et les formations dites « de mallette », davantage préoccupées par les négociations politiques que par la défense d’un projet de société.

C’est précisément ce modèle que la réforme actuelle entend remettre en cause. Désormais, les partis doivent démontrer leur existence effective en remplissant plusieurs critères : disposer d’un nombre significatif d’adhérents répartis sur le territoire, posséder des structures fonctionnelles, tenir une comptabilité régulière et respecter les obligations fixées par la loi.

Le premier effet de cette réforme est déjà visible. Sur plus d’une centaine de partis recensés, seuls 69 ont déposé un dossier de régularisation. Et rien ne garantit que tous seront finalement retenus. Les autorités doivent encore vérifier la conformité de chaque dossier, ce qui pourrait réduire davantage le nombre de partis officiellement reconnus.

Derrière cette opération administrative se dessine une évolution politique beaucoup plus profonde. Le Gabon pourrait progressivement passer d’un multipartisme éclaté à un système dominé par quelques grandes formations capables de structurer durablement la compétition électorale.

L’hypothèse de quatre ou cinq grands partis n’a rien d’irréaliste. Elle correspond d’ailleurs à une tendance observée dans plusieurs démocraties africaines où, malgré l’existence juridique de nombreuses formations, seules quelques-unes disposent d’une réelle capacité de conquête du pouvoir.

Dans cette nouvelle configuration, l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), créée pour soutenir le président Brice Clotaire Oligui Nguema, apparaît comme le principal pôle de la majorité. Face à elle, le Parti démocratique gabonais (PDG), malgré l’affaiblissement subi après la fin du régime Bongo, conserve un réseau territorial et une culture d’organisation qui pourraient lui permettre de demeurer une force politique significative.

L’avenir de l’opposition dépendra, quant à lui, de sa capacité à dépasser les rivalités de personnes. La nouvelle législation pourrait contraindre plusieurs partis à fusionner ou à bâtir des coalitions durables pour continuer d’exister politiquement. Cette recomposition pourrait aboutir à deux ou trois grands blocs d’opposition capables de rivaliser avec la majorité présidentielle.

Une telle évolution présenterait plusieurs avantages. Elle renforcerait la cohérence de l’offre politique, faciliterait la compréhension des enjeux par les électeurs et favoriserait l’émergence de partis mieux structurés, disposant de programmes, de cadres et d’une véritable implantation nationale. Elle pourrait également réduire l’influence des formations créées uniquement pour négocier des postes ministériels ou des alliances électorales.

Mais cette réforme ne produira ses effets positifs qu’à une condition essentielle : son application devra être perçue comme impartiale. Si les critères de reconnaissance étaient utilisés pour écarter certains adversaires politiques tout en favorisant les partis proches du pouvoir, la réforme perdrait de sa crédibilité et risquerait d’alimenter les accusations de verrouillage de la vie politique.

L’expérience africaine montre d’ailleurs qu’un nombre réduit de partis n’est pas, en soi, une garantie de vitalité démocratique. Le Ghana, le Cap-Vert ou encore le Botswana illustrent qu’un système dominé par quelques grandes formations peut favoriser l’alternance lorsqu’il repose sur des institutions solides et des règles du jeu respectées. À l’inverse, un multipartisme limité peut aussi masquer une concentration excessive du pouvoir lorsque les conditions de la compétition ne sont pas équitables.

Au fond, le véritable enjeu de la réforme gabonaise ne réside pas dans le nombre final de partis qui survivront. Il réside dans leur capacité à représenter durablement les citoyens, à élaborer des projets politiques crédibles et à offrir une véritable alternative démocratique.

Le Gabon semble aujourd’hui faire le pari de la qualité plutôt que de la quantité. Si cette ambition est menée avec transparence et dans le respect du pluralisme, elle pourrait ouvrir une nouvelle étape de la vie politique nationale. Dans le cas contraire, elle risque d’être perçue comme une simple opération de rationalisation au service du pouvoir.

AUDREY FOUMANGOYE

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