Soudan : la guerre que l’on ne comprend pas

Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), le Soudan demeure l’un des conflits les plus meurtriers et les plus complexes de la planète. Derrière l’affrontement entre deux anciens alliés se joue une lutte pour le pouvoir, les ressources naturelles et l’influence géostratégique dans la Corne de l’Afrique. À mesure que les combats s’enlisent, les puissances étrangères s’impliquent davantage, tandis que la communauté internationale peine à définir une ligne commune.

Les deux protagonistes sont bien connus des Soudanais. D’un côté, les Forces armées soudanaises (SAF), commandées par le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’État de facto depuis le coup d’État de 2021. Héritières de l’appareil militaire national, elles bénéficient de structures étatiques, d’une aviation et d’une reconnaissance diplomatique qui leur confèrent le statut d’armée régulière.

En face, les Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit «Hemedti ». Issues des milices janjawids tristement célèbres pour leur rôle au Darfour, elles se sont progressivement transformées en une puissante force paramilitaire, dotée de dizaines de milliers d’hommes, d’importantes ressources financières provenant notamment de l’exploitation de l’or et d’un solide réseau de soutiens régionaux.

Sur le terrain, l’équilibre des forces évolue constamment. Après avoir longtemps contrôlé une grande partie de Khartoum, les FSR ont subi ces derniers mois d’importants revers militaires. L’armée soudanaise est parvenue à reprendre la quasi-totalité de la capitale ainsi que plusieurs infrastructures stratégiques, réaffirmant ainsi sa supériorité conventionnelle. Les paramilitaires demeurent toutefois solidement implantés dans l’ouest du pays, notamment au Darfour, où ils disposent d’une profondeur territoriale et d’importantes capacités de nuisance. Le conflit se transforme ainsi progressivement en une guerre de position susceptible de durer.

Cette guerre est également devenue le théâtre d’une compétition internationale. L’Égypte soutient ouvertement le général al-Burhan, soucieuse de préserver un partenaire stratégique sur le Nil. L’Iran lui fournit également une assistance militaire, notamment sous forme de drones. Face à eux, plusieurs rapports des Nations unies et de nombreux observateurs évoquent un soutien des Émirats arabes unis aux FSR, accusation qu’Abou Dhabi dément catégoriquement. La Russie, intéressée par l’accès à la mer Rouge et aux ressources minières soudanaises, cherche quant à elle à préserver ses intérêts en maintenant des canaux avec différents acteurs. La Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et les États-Unis tentent également d’influencer l’évolution du conflit, chacun en fonction de ses priorités diplomatiques, sécuritaires ou économiques.

L’Europe, elle, peine à afficher une position cohérente. Certes, Bruxelles a adopté plusieurs séries de sanctions contre des responsables des deux camps. Mais une question demeure particulièrement sensible : faut-il qualifier les Forces de soutien rapide d’organisation terroriste? Le Parlement européen a adopté une résolution invitant le Conseil de l’Union européenne à inscrire les FSR sur la liste des groupes terroristes, au regard des massacres de civils, des violences sexuelles systématiques et des déplacements forcés qui leur sont imputés. Pourtant, le Conseil refuse, pour l’heure, de franchir ce pas. La raison est autant juridique que politique : une telle décision requiert l’unanimité des vingt-sept États membres, unanimité qui n’existe pas aujourd’hui. Certains gouvernements redoutent qu’une telle désignation ne ferme définitivement la porte à d’éventuelles négociations avec les paramilitaires ou ne complique les efforts de médiation.

Cette prudence illustre les limites de la diplomatie internationale face à un conflit où les considérations humanitaires se heurtent aux calculs géopolitiques. Car qualifier un acteur de terroriste ne constitue pas seulement une condamnation morale ; cela entraîne également des conséquences diplomatiques, financières et judiciaires majeures.

Quelle peut être l’issue de cette guerre fratricide ? Une victoire militaire totale de l’un des deux camps paraît aujourd’hui improbable. L’armée conserve un avantage institutionnel et contrôle désormais la capitale, mais les FSR disposent encore d’importantes capacités militaires et d’un fort ancrage territorial dans l’ouest du pays. Le risque est celui d’une partition de fait du Soudan, avec un pouvoir central contrôlant l’est et le nord, tandis que le Darfour resterait sous influence des paramilitaires. Un autre scénario serait celui d’un accord politique imposé sous pression internationale, mais les rancœurs accumulées, les crimes commis et les intérêts divergents des puissances régionales rendent cette hypothèse particulièrement fragile.

Pendant que les chancelleries calculent leurs intérêts, la population soudanaise continue de payer le prix le plus élevé. Des millions de déplacés, une famine qui menace plusieurs régions et l’effondrement des services publics rappellent que cette guerre n’est plus seulement une lutte pour le pouvoir. Elle est devenue l’une des plus grandes tragédies humanitaires contemporaines, dont les répercussions dépasseront durablement les frontières du Soudan.

ADISSA BACHIROU

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