Bénin : Wadagni à la Marina, Talon au Sénat, où sera le centre de gravité du pouvoir ?

L’installation du Sénat béninois, le 30 juillet prochain, à l’Assemblée nationale, marque une étape décisive dans la mise en place des institutions issues de la révision constitutionnelle. Alors que l’élection du premier président de cette nouvelle chambre est imminente, une hypothèse nourrit déjà les conversations dans les milieux politiques : et si l’ancien président Patrice Talon venait lui-même prendre les rênes du Sénat après son départ de la présidence de la République ?

Au stade actuel, rien n’indique qu’il sera candidat. Mais l’exercice intellectuel mérite d’être mené, tant il permet de mesurer les profondes mutations du système politique béninois. Car une telle éventualité constituerait un événement inédit dans l’histoire politique du pays. Pour la première fois, un ancien chef de l’État, artisan de la réforme institutionnelle, reviendrait immédiatement au sommet de l’État en dirigeant la seconde chambre du Parlement. Le symbole serait considérable. L’accession de Patrice Talon à la présidence du Sénat ouvrirait simultanément une nouvelle séquence : celle d’une influence institutionnelle exercée non plus depuis la Marina, mais depuis le siège de la seconde chambre du Parlement.

Le message politique serait double. D’un côté, il confirmerait qu’au Bénin, un ancien président peut continuer à servir les institutions sans remettre en cause l’alternance présidentielle. De l’autre, il illustrerait une continuité du pouvoir qui pourrait être interprétée par ses adversaires comme une alternance davantage juridique que réellement politique.

Cette hypothèse rappelle certains modèles étrangers où d’anciens chefs d’État demeurent des acteurs majeurs après leur départ. En Russie, Vladimir Poutine occupa brièvement la fonction de Premier ministre avant de revenir au Kremlin. Au Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev conserva longtemps une influence déterminante après sa présidence. En Afrique du Sud, les anciens présidents jouent un rôle moral davantage qu’institutionnel. Le scénario béninois serait cependant différent : il s’inscrirait dans un cadre constitutionnel nouveau où la seconde chambre dispose d’attributions précises, voire exhorbitantes à certains égards.

C’est précisément là que réside l’enjeu principal. Le président du Sénat n’est pas une personnalité protocolaire. Les nouveaux textes lui confèrent une place importante dans l’équilibre institutionnel. Dans certaines circonstances prévues par la Constitution, le Sénat intervient dans les procédures de révision constitutionnelle, dans certaines nominations ou consultations et peut être appelé à assurer des fonctions de suppléance institutionnelle lorsque le chef de l’État est empêché, selon les modalités prévues par les textes.

Autrement dit, le président du Sénat devient le deuxième personnage de l’État sous plusieurs aspects institutionnels. Dès lors, si Patrice Talon occupait cette fonction, Romuald Wadagni étant président de la République, une question s’imposerait inévitablement : où se situerait le véritable centre de gravité du pouvoir ?

Juridiquement, la réponse est claire. Le président de la République demeure le détenteur de l’autorité exécutive. Il définit la politique de la Nation, dirige le gouvernement et dispose des principales prérogatives constitutionnelles. Mais la réalité politique est souvent plus complexe que le droit.

Patrice Talon conserve un capital politique exceptionnel. Pendant dix années, il a profondément remodelé les institutions, restructuré le paysage partisan, constitué une majorité parlementaire solide et placé de nombreux responsables aux postes clés de l’administration. Son autorité personnelle dépasse largement les limites formelles de la fonction sénatoriale.

Face à lui, Romuald Wadagni disposera de la légitimité du suffrage universel et des pouvoirs constitutionnels attachés à la magistrature suprême. Mais il lui faudra également construire sa propre autorité politique, affirmer son style de gouvernance et démontrer son autonomie face à celui qui l’aurait probablement accompagné dans son ascension.

Deux lectures sont alors possibles. La première est optimiste. Les deux responsables instaureraient une complémentarité féconde : au président de la République la conduite des affaires quotidiennes de l’État ; au président du Sénat le rôle de garant de la stabilité institutionnelle, de conseiller expérimenté et d’arbitre lors des grandes réformes.  La seconde lecture est plus critique. Elle verrait émerger un bicéphalisme informel où les principaux acteurs politiques, administratifs et économiques chercheraient en permanence à savoir qui détient réellement l’autorité ultime. Les arbitrages pourraient devenir plus complexes, voire conflictuels, si Romuald Wadagni et Patrice Talon divergeaient sur certaines orientations stratégiques.

Toutefois, cette éventuelle rivalité dépendrait moins des textes que des hommes. Les constitutions organisent les compétences ; elles ne suppriment jamais totalement les rapports de force politiques. Si la confiance personnelle demeurait forte entre Patrice Talon et Romuald Wadagni, le système fonctionnerait sans difficulté majeure. En revanche, si leurs visions venaient à diverger, la présidence du Sénat pourrait devenir un centre d’influence particulièrement puissant.

Au fond, l’hypothèse d’un Patrice Talon président du Sénat poserait une question plus large : le Bénin est-il en train d’inventer une nouvelle manière d’exercer le pouvoir après la présidence ? Dans de nombreuses démocraties, les anciens chefs d’État quittent presque totalement la scène politique. D’autres systèmes, au contraire, organisent leur maintien dans les institutions afin de préserver leur expérience et d’assurer une certaine continuité. Le Sénat béninois pourrait devenir l’instrument de cette évolution.

Reste une interrogation essentielle. La force d’une démocratie ne réside pas seulement dans la qualité de ses institutions, mais aussi dans la capacité des dirigeants à accepter que les fonctions soient distinctes et que les responsabilités ne se confondent pas. Patrice Talon, président du Sénat ? le véritable défi ne serait donc pas juridique, mais politique : convaincre les Béninois que le président de la République gouverne pleinement, tandis que le président du Sénat exerce exclusivement les missions que lui confère la Constitution. C’est de cet équilibre subtil que dépendrait, pour une large part, la crédibilité de la nouvelle architecture institutionnelle béninoise.

MOUFTAOU BADAROU

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