Les insultes racistes visant Kylian Mbappé, proférées par la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, ont suscité une vague d’indignation bien au-delà des frontières du Paraguay. L’affaire aurait pu n’être qu’un épisode supplémentaire dans la longue liste des dérapages racistes qui fleurissent sur les réseaux sociaux. Elle révèle pourtant une réalité plus profonde: celle d’un pays qui s’est construit sur une étonnante amnésie historique. Car derrière les mots de la sénatrice se dessine une question rarement posée : comment le Paraguay est-il devenu, dans les représentations collectives, un pays où les Noirs semblent n’avoir jamais existé ?
L’histoire officielle paraguayenne repose sur un récit national d’une remarquable simplicité. La nation serait née de la rencontre entre les conquistadors espagnols et le peuple guarani. De cette union serait issu un peuple métis, homogène, uni par le bilinguisme espagnol-guarani et par une identité singulière au sein de l’Amérique latine. Ce récit est enseigné dans les écoles, célébré dans les commémorations et largement repris par le discours politique.
Mais toute identité nationale se construit autant par ce qu’elle raconte que par ce qu’elle choisit de taire. Or, l’histoire coloniale du Paraguay comporte une dimension largement occultée : la présence africaine. Dès le XVIIᵉ siècle, des Africains réduits en esclavage furent introduits dans la province espagnole pour travailler dans les exploitations agricoles, les ateliers et les maisons des élites. Leur nombre resta inférieur à celui observé au Brésil ou à Cuba, mais leur contribution à l’économie coloniale et à la société paraguayenne fut bien réelle.
Cette composante africaine disparaît pourtant progressivement des récits nationaux. Le tournant intervient au XIXᵉ siècle. La Guerre de la Triple Alliance, catastrophe absolue de l’histoire paraguayenne, anéantit une grande partie de la population masculine. Afro-descendants, métis, Guaranis et descendants d’Européens sont indistinctement happés par cette tragédie. Mais c’est après la guerre que se met véritablement en place une entreprise de reconstruction nationale fondée sur un idéal d’homogénéité ethnique.
À la fin du XIXᵉ siècle, une partie des élites latino-américaines adhère aux théories raciales alors en vogue en Europe. Le progrès est associé à la « blancheur », tandis que les populations africaines et autochtones sont perçues comme des survivances d’un passé appelé à disparaître. Le Paraguay ne fait pas exception. Sans organiser de politique d’extermination comparable à d’autres tragédies du XXᵉ siècle, il favorise un récit où les Afro-Paraguayens cessent progressivement d’exister en tant que groupe identifié.
Le phénomène est moins spectaculaire qu’une persécution ouverte ; il est souvent plus efficace. Lorsque les recensements cessent d’identifier une population, lorsque les livres scolaires ne la mentionnent plus, lorsque les médias ne la représentent jamais, lorsque les musées ignorent son héritage, cette population finit par disparaître de la conscience nationale. L’effacement statistique prépare l’effacement mémoriel.
Le Paraguay n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Dans une large partie de l’Amérique hispanique, les États indépendants ont construit leur légitimité autour du mythe d’une nation métisse supposée avoir dépassé les clivages raciaux. Cette idéologie du métissage a parfois constitué un progrès face aux hiérarchies coloniales. Mais elle a aussi servi à rendre invisibles les discriminations persistantes contre les Afro-descendants et les peuples autochtones.
Le paradoxe est saisissant. Plus un pays proclame que « nous sommes tous métis », moins il devient possible de mesurer les inégalités qui frappent certains groupes. Car si les Noirs n’existent officiellement plus, comment démontrer les discriminations dont ils sont victimes?
Les quelques communautés afro-paraguayennes qui subsistent aujourd’hui, notamment celle de Kamba Cuá, rappellent pourtant que cette mémoire n’a jamais totalement disparu. Elles perpétuent des traditions culturelles, musicales et religieuses héritées de plusieurs siècles de présence africaine. Leur combat est moins celui de la reconnaissance identitaire que celui de la réintégration dans l’histoire nationale.
Les propos de Celeste Amarilla ne surgissent donc pas dans un vide historique. Ils témoignent d’un imaginaire collectif façonné par des décennies d’invisibilisation. Lorsqu’une société ne voit plus une composante de son propre passé, elle finit parfois par considérer les personnes noires comme des corps étrangers à la nation, voire à la région elle-même.
Il serait cependant simpliste de réduire le Paraguay à cette seule réalité. Les réactions suscitées par cette affaire montrent qu’une partie importante de la société paraguayenne refuse désormais ces représentations. Historiens, universitaires, militants et citoyens s’efforcent depuis plusieurs années de faire émerger une histoire plus complète du pays.
Le véritable enjeu dépasse d’ailleurs le seul Paraguay. En Argentine et dans d’autres États latino-américains, l’effacement des populations afro-descendantes a souvent accompagné la fabrication des identités nationales. Les nations ne se construisent pas seulement par l’accumulation des mémoires ; elles se bâtissent aussi par l’organisation de certains oublis.
L’affaire Mbappé agit ainsi comme un révélateur. Elle rappelle que le racisme contemporain n’est pas seulement affaire d’insultes ou de préjugés individuels. Il s’enracine dans des siècles de silences, de récits sélectifs et d’effacements successifs. Tant que ces angles morts de l’histoire ne seront pas pleinement reconnus, les condamnations morales, aussi nécessaires soient-elles, risquent de ne traiter que les symptômes sans jamais atteindre les causes profondes.
MAURICETTE AQUEREBURU