L’arrestation de Kemi Seba en Afrique du Sud n’a pas seulement relancé le débat sur la liberté d’action des militants panafricanistes. Elle a également ouvert une séquence inattendue : la diffusion sur les réseaux sociaux d’enregistrements audio dans lesquels le militant béninois critique sévèrement Nathalie Yamb. Au-delà des attaques personnelles, ces échanges mettent en lumière des divergences beaucoup plus profondes. Ils révèlent deux conceptions du militantisme, deux stratégies d’influence et, peut-être, deux visions du panafricanisme contemporain.
Pendant plusieurs années, Kemi Seba et Nathalie Yamb ont incarné, chacun à leur manière, une nouvelle génération de figures panafricanistes. Très présents sur les réseaux sociaux, invités dans les conférences internationales et suivis par des millions d’internautes, ils ont largement contribué à remettre les questions de souveraineté africaine, de dénonciation du néocolonialisme et de réforme des relations entre l’Afrique et les puissances occidentales au cœur du débat public.
Mais derrière cette apparente convergence idéologique se cachent des approches sensiblement différentes. Kemi Seba s’est imposé par une stratégie de confrontation directe. Manifestations spectaculaires, gestes symboliques, provocations assumées et discours volontiers révolutionnaire constituent sa marque de fabrique. Son militantisme repose sur l’idée que les rapports de force ne changent qu’à travers une rupture radicale avec les structures héritées de la colonisation.
Nathalie Yamb, tout en partageant une critique virulente des rapports entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales, privilégie davantage la bataille médiatique et intellectuelle. Ses interventions s’inscrivent dans un registre diplomatique et géopolitique où la communication internationale occupe une place centrale. L’influence numérique devient, chez elle, un levier politique à part entière.
Les audios attribués à Kemi Seba semblent illustrer cette divergence stratégique. Ils traduisent une défiance à l’égard d’un militantisme perçu comme davantage tourné vers l’image, tandis que d’autres y voient simplement les tensions classiques qui apparaissent lorsque plusieurs personnalités cherchent à incarner une même cause.
La véritable question est pourtant ailleurs. Qui peut aujourd’hui prétendre représenter le panafricanisme ?
Le débat paraît séduisant mais repose sur une idée discutable. Le panafricanisme n’a jamais été un mouvement uniforme. Dès ses origines, Marcus Garvey défendait un retour des descendants de la diaspora vers l’Afrique, alors que Kwame Nkrumah imaginait une fédération politique du continent. Julius Nyerere privilégiait une intégration progressive des États, tandis que Thomas Sankara plaçait l’émancipation économique, la justice sociale et l’intégrité des dirigeants au cœur de son projet révolutionnaire.
Leur point commun n’était pas une méthode identique mais une ambition : construire une Afrique politiquement souveraine, économiquement indépendante et capable de parler d’une seule voix sur la scène internationale.
Or, le panafricanisme contemporain semble parfois s’être éloigné de cet héritage. Les réseaux sociaux ont profondément modifié les formes du militantisme. Les grandes conférences idéologiques ont laissé place aux vidéos virales. Les débats doctrinaux sont souvent remplacés par des polémiques personnelles. La popularité numérique devient parfois un indicateur d’influence plus recherché que la capacité à bâtir des institutions durables.
Cette personnalisation du combat comporte un risque évident. Lorsqu’un mouvement repose essentiellement sur quelques figures médiatiques, leurs rivalités finissent par occuper davantage l’espace public que les idées qu’elles prétendent défendre. Le débat se déplace alors des projets politiques vers les conflits de personnes.
Pourtant, les défis auxquels l’Afrique est confrontée restent considérables : industrialisation, intégration économique, libre circulation, souveraineté monétaire, transition énergétique, sécurité alimentaire ou maîtrise des technologies numériques. Autant de sujets qui exigent des propositions concrètes davantage que des affrontements entre influenceurs.
Le paradoxe est saisissant. Alors que Garvey, Nkrumah ou Sankara plaçaient les institutions au-dessus des individus, une partie du panafricanisme actuel semble fonctionner selon une logique inverse, où les personnalités deviennent parfois plus importantes que le projet collectif.
Cela ne signifie pas que les figures contemporaines sont dépourvues d’utilité. Elles ont incontestablement contribué à réveiller une conscience politique chez une partie de la jeunesse africaine et de la diaspora. Elles ont remis au centre du débat des questions longtemps marginalisées. Mais l’influence numérique ne constitue pas, à elle seule, un projet politique.
La question n’est donc pas de savoir qui, de Kemi Seba ou de Nathalie Yamb, serait « le plus panafricain ». Une telle hiérarchie serait largement subjective. La véritable interrogation est de savoir lequel, ou laquelle, contribue le plus efficacement à faire progresser les idéaux historiques du panafricanisme : l’unité du continent, la souveraineté des États, le développement économique, la justice sociale et la dignité des peuples africains.
Plus d’un siècle après Marcus Garvey, près de soixante ans après Nkrumah et près de quarante ans après l’assassinat de Sankara, le panafricanisme demeure une idée puissante. Mais il traverse une crise de maturité. Entre personnalisation du débat, guerre d’influence et fragmentation des leaderships, il lui reste à démontrer qu’il peut encore produire autre chose que des symboles : une vision commune capable de transformer durablement le destin du continent.
MOUFTAOU BADAROU