Tribune : Diomaye Faye n’a pas encore dit son dernier mot

En limogeant Ousmane Sonko de la primature, Bassirou Diomaye Faye a mis fin au tandem qui avait porté l’espoir d’une rupture générationnelle au Sénégal. Derrière ce divorce spectaculaire se profile déjà la bataille de 2029, où le président, s’il choisit de se représenter, devra affronter à la fois le bilan de son action et l’ombre encombrante de son ancien mentor. 
L’équation politique de Diomaye Faye est paradoxale. Porté au pouvoir en 2024 dans le sillage de Sonko, dont la candidature avait été invalidée, il a longtemps été perçu comme le « délégué» d’un chef de file empêché. Deux ans plus tard, la logique s’est inversée : Sonko, redevenu pleinement éligible après une réforme du code électoral, se pose ouvertement en alternative à celui qu’il avait contribué à installer au palais. Entre les deux hommes, la séquence de critiques publiques, de mises au point médiatiques et, in fine, le limogeage, ont rendu visible une rivalité que les cercles du pouvoir savaient déjà ancienne.
Pour le président, la question centrale n’est pas seulement de savoir s’il pourra, juridiquement, briguer un second mandat, mais s’il disposera d’une base politique suffisante pour le faire sans Sonko. Le PASTEF, matrice du projet de rupture, reste profondément sonkiste dans son imaginaire et dans sa sociologie militante, notamment au sein d’une jeunesse urbaine qui continue de voir en l’ex‑Premier ministre l’incarnation la plus radicale de l’anti‑système. En rompant avec Sonko, Diomaye Faye assume de passer d’un leadership à deux têtes à une présidentialisation classique du pouvoir, au risque de perdre une partie de cette énergie militante qui avait fait la différence en 2024.
Sa force, désormais, réside ailleurs : dans l’autorité institutionnelle et dans un début de bilan qu’il espère transformer en argument électoral. Sur le plan symbolique, la fermeture de la base militaire française, la réouverture des dossiers mémoriels comme celui de Thiaroye, ou encore la renégociation des contrats pétroliers et gaziers ont renforcé son image de président soucieux de souveraineté. L’entrée en production des champs pétroliers et gaziers, tout comme le choix de ne pas renouveler l’accord de pêche avec l’Union européenne, nourrissent un récit d’émancipation économique que le chef de l’État compte bien opposer aux critiques de Sonko.
Reste que cette diplomatie de la rupture se heurte à la dureté des chiffres. Les audits déclenchés à son arrivée au pouvoir ont mis au jour une dette publique bien plus lourde qu’annoncée, un déficit budgétaire supérieur à 10% et une dépendance accrue à des financements extérieurs aujourd’hui fragilisés, notamment après la suspension d’un programme majeur avec le FMI. Dans ce contexte, la crise du BTP, les chantiers à l’arrêt et le coût de la vie alimentent une frustration diffuse qui menace de diluer le capital politique de la rupture dans la désillusion sociale.
Certes, face au président Diomaye Faye, Sonko dispose toujours d’un puissant capital de légitimité populaire, forgé dans l’épreuve de l’inéligibilité, de la prison et de la répression. Redevenu libre de ses mouvements, il peut se poser en gardien de l’esprit originel de la rupture, accusant Diomaye Faye de dérive, de compromissions ou de lenteur dans la transformation de l’État. Son défi sera cependant de convaincre qu’il peut gouverner là où le président, qu’il avait lui‑même choisi, serait supposément en échec.
Et là, le président Diomaye Faye pourrait surprendre plus d’un par sa capacité à transformer sa liberté retrouvée en recomposition politique. En desserrant l’étau Sonko, il pourrait tenter d’élargir sa base en direction d’alliés centristes, d’anciennes figures de l’opposition traditionnelle, voire d’une partie des élites économiques rassurées par un discours plus pragmatique que celui de son ex‑Premier ministre. Mais cette ouverture le guette d’un autre piège : celui d’apparaître, aux yeux de la base militante, comme un président en voie de «normalisation », voire de «récupération » par le système qu’il avait promis de combattre.
BADARA NDIAYE

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