Les élections générales organisées le 1er juin en Éthiopie devaient constituer une nouvelle étape dans le processus de stabilisation politique engagé après plusieurs années de tensions, de conflits armés et de recomposition du paysage institutionnel. Mais à peine les urnes refermées, un autre phénomène attire l’attention des observateurs: l’effacement progressif des voix contestataires dans l’espace public.
Officiellement, les autorités présentent le scrutin comme une démonstration de maturité démocratique. Les responsables gouvernementaux mettent en avant le bon déroulement du vote, la participation des électeurs et les efforts consentis pour garantir la sécurité dans un pays encore marqué par les séquelles de la guerre du Tigré et par des foyers persistants d’instabilité dans plusieurs régions.
Pourtant, derrière cette vitrine institutionnelle, de nombreuses organisations de défense des droits humains, des médias indépendants et des acteurs de l’opposition dénoncent un climat politique de plus en plus contraint. Arrestations de militants, restrictions imposées aux manifestations, pressions sur certains médias et surveillance accrue des réseaux sociaux alimentent le sentiment d’un rétrécissement de l’espace démocratique.
Le gouvernement justifie ces mesures par des impératifs de sécurité nationale. Les autorités rappellent que l’Éthiopie demeure confrontée à des groupes armés actifs dans plusieurs régions, notamment en Oromia et dans l’Amhara. Dans ce contexte, toute mobilisation susceptible de provoquer des troubles est perçue comme une menace potentielle pour la stabilité du pays.
Cette logique sécuritaire n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, Addis-Abeba tente de concilier ouverture politique et maintien de l’ordre dans un environnement particulièrement complexe. Le défi consiste à empêcher la résurgence des violences sans pour autant étouffer les mécanismes de contestation légitimes qui caractérisent une démocratie pluraliste.
Or, c’est précisément sur ce point que se concentrent les critiques. Pour de nombreux opposants, la frontière entre maintien de l’ordre et répression politique devient de plus en plus floue. Plusieurs figures de l’opposition affirment rencontrer des difficultés pour organiser des réunions publiques ou accéder aux médias. Certaines dénoncent également des intimidations visant leurs sympathisants.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Premier ministre Abiy Ahmed était lui-même arrivé au pouvoir en 2018 porté par une vague d’espoir démocratique. Son accession à la tête du gouvernement avait été saluée comme le début d’une nouvelle ère marquée par l’ouverture politique, la libération de prisonniers politiques et la réconciliation régionale. Huit ans plus tard, une partie de cette promesse semble s’être érodée sous le poids des crises successives qui ont secoué le pays.
Pour le pouvoir, la priorité reste cependant la préservation de l’unité nationale. Dans un État fédéral composé de nombreuses communautés ethniques et confronté à des revendications identitaires parfois explosives, les dirigeants estiment que toute fragilisation de l’autorité centrale pourrait avoir des conséquences imprévisibles.
Cette analyse n’est pas totalement dénuée de fondement. Les traumatismes laissés par les conflits récents ont profondément marqué la société éthiopienne. Une partie de la population aspire avant tout à la stabilité, même au prix de certaines restrictions des libertés publiques. Mais cette approche comporte également un risque : celui de transformer le silence imposé en frustration accumulée.
L’histoire politique africaine montre en effet que la fermeture des espaces de dialogue ne fait pas disparaître les contestations. Elle les déplace souvent vers des formes d’expression plus radicales ou clandestines. Lorsqu’une opposition ne peut plus s’exprimer dans les institutions, elle cherche d’autres canaux pour faire entendre ses revendications.
L’enjeu pour l’Éthiopie dépasse donc largement le résultat du scrutin du 1er juin. Il concerne la capacité du pays à construire un équilibre durable entre stabilité et pluralisme. Car la paix ne se mesure pas seulement à l’absence de violence. Elle se construit aussi dans la possibilité offerte aux citoyens de critiquer, de débattre et de contester sans craindre les représailles.
À Addis-Abeba, le pouvoir semble avoir remporté la bataille électorale. Reste à savoir s’il saura gagner celle, plus difficile encore, de la confiance démocratique.
MALIKA AYACHE